Archéologie : 3 découvertes qui bouleversent notre vision du passé

Plus vieil outil au monde, structures au fond d’une grotte, ossements précolombiens, les chercheurs trouvent et découvrent… leurs erreurs !

Comme des pièces ajoutées à un puzzle, les découvertes archéologiques et paléontologiques au XXIe siècle élargissent ou affinent la connaissance du passé. Mais parfois, elles infirment ou contredisent ce que l’on pensait être des vérités. Les scientifiques n’échappent pas aux erreurs d’interprétation et aux préjugés. Démonstration avec trois découvertes récentes.

1. L’outil avant l’Homo

Le lac Turkana, plus grand lac salé du monde, au Kenya
Le lac Turkana, plus grand lac salé du monde, au Kenya

La région du lac Turkana, au nord du Kenya, est considérée comme le berceau de l’humanité. C’est là que le plus vieil outil en pierre taillée au monde vient d’être découvert par l’équipe dirigée par Sonia Harmand du CNRS (D.R)

Quelques pierres taillées, mais 700.000 ans trop tôt. Au printemps 2015, une équipe française dirigée par l’archéologue Sonia Harmand du CNRS annonce, lors d’un colloque aux Etats-Unis, la découverte au Kenya d’outils remontant à… 3,3 millions d’années.

Or, les plus anciens vestiges de ce type connus jusqu’alors, trouvés en Ethiopie, dataient de 2,6 millions d’années. Ils étaient naturellement attribués à des espèces du genre Homo, apparu entre 3 et 2 millions d’années. Naturellement ? Pour les paléontologues, cette merveille de technologie qu’est l’outil en pierre taillée ne pouvait être attribuée à personne d’autre. Mais la découverte du Kenya balaie cette évidence.

Photo de la reconstitution de Lucy, la femme préhistorique remontant à 3,5 millions d'années, découverte en 1974 dans la vallée du Rift en Ethiopie par l'Américain Donald Johanson et le Français Yves Coppens. La reconstitution a été effectuée en France par le taxidermiste finlandais Erik Granqvist au musée Préhistorama de Bidon dans l'Ardèche, et terminée le 19 juin 1989.Picture of the full scale model of "Lucy", the 3,5 million year-old woman whose bones were found in Ethiopia in 1974 by American Donald Johanson and French Yves Coppens. The reconstruction, which was completed 19 June 1989, was made by Finnish taxidermist Erik Granqvist at his prehistoric museum "Prehistorama" in Bidon, France. / AFP PHOTO

Photo de la reconstitution de Lucy réalisée par un taxidermiste en 1999. Une équipe franco-américaine dirigée par Yves Coppens et Donald Johanson découvrit le squelette fossilisé de cette australopithèque en Ethiopie en 1974 (AFP)

Il y a 3,3 millions d’années, on ne sait pas où en était le genre Homo. Existait-il déjà ? Rien, pour l’instant, ne l’atteste. Homo Habilis et Homo Rudolfensis, les deux plus anciennes espèces connues d’Homo (1), seraient apparus vers 2,4 millions d’années. Les australopithèques, en revanche, étaient déjà bien présents. Ils sont apparus il y a plus de 4 millions d’années (2). Australopithecus, espèce d’hominidé partiellement bipède dont Lucy, âgée de 3,2 millions d’année, est la plus illustre représentante, aurait donc été capable de créer des outils élaborés avant les Homo. Une pierre dans le jardin des humains.

2. Des Néandertaliens très malins

VALLON PONT D'ARC, FRANCE - MARCH 20: The replica Of The Chauvet Cave will soon open its doors to the public Immortalised in the clay, the prints of human hands and feet provide a spiritual link between us and the pioneers of parietal art. The Chauvet-Pont d'Arc cave is the oldest known decorated cave in the world, featuring prehistoric wall paintings, engravings and hand prints that can be around 36,000 years old. UNESCO classified the Chauvet cave as a World Heritage site in June 2014. The cave, discovered on December 18,
 1994, is closed to all except for scientists who work at the site to protect its fragile contents and atmosphere. Under the leadership of the Syndicat Mixte Caverne of de Pont-dÕArc, this ambitious cultural project has cost 51million Û. The replica and other visitor facilities will be managed by KleŽber Rossillon, a company specialised in the management of cultural and tourist sites. They estimate a visitors number between 300,000 and 400,000 per year. Visitors will feel as in a real cave in this unique multisensory experience which reproduces the temperature and humidity, the silence, darkness and even the smell of the real cave. The relief of the walls has been reproduced down to the last millimetre and the paintings, engravings and various geological elements positioned exactly as the original. The frescoes were painted by skilled artists, in order to reproduce exactly the brushstrokes and techniques used by prehistoric artists. The project, built on stilts on an 8 hectare site in the hills of the Vallon-Pont-d'Arc near the original cave, will offer to visitors other facilities including a discovery centre, exhibitions, an educational area, restaurant and shop./BONY_1530.038/Credit:BONY/SIPA/1504201559

Dessins dans la caverne du Pont d’Arc, la réplique de la grotte Chauvet-Pont d’Arc, ouverte au public en avril 2015 (BONY/SIPA)

Coup de tonnerre en avril dernier : les peintures et les gravures de la grotte Chauvet-Pont d’Arc, découvertes en Ardèche en 1994, remontent en fait à plus de 30.000 ans, soit 10.000 de plus que ce que l’on avait daté jusqu’alors.

« On avait initialement ramené l’art de la grotte Chauvet à celui de celle de Lascaux car cet art est très beau et dynamique. Mais maintenant on constate 10.000 ans, voire 15.000 ans d’écart entre les datations des deux sites », a expliqué à l’AFP, le 12 avril dernier, la physicienne française Anita Quiles, à l’origine de la datation.

Certaines œuvres, d’une beauté à couper le souffle, remontent même à 36.000 ans. La grotte Chauvet devient officiellement le plus ancien site d’art pariétal au monde.

Salle de la grotte de Bruniquel, Tarn-et-Garonne en 1992/93. Cette grotte comporte des structures aménagées datées d’environ 176 500 ans. L’équipe scientifique a développé un nouveau concept, celui de "spéléofacts", pour nommer ces stalagmites brisées et agencées. L’inventaire de ces 400 spéléofacts montre des stalagmites agencées et bien calibrées qui totalisent 112 mètres cumulés et un poids estimé à 2,2 tonnes de matériaux déplacés. Ces structures sont composées d’éléments alignés, juxtaposés et superposés (sur 2, 3 et même 4 rangs). Cette découverte recule considérablement la date de fréquentation des grottes par l’Homme, la plus ancienne preuve formelle datant jusqu’ici de 38 000 ans (Chauvet). Elle place ainsi les constructions de Bruniquel parmi les premières de l’histoire de l’Humanité. Ces travaux ont été menés par une équipe internationale impliquant notamment Jacques Jaubert de l’université de Bordeaux, Sophie Verheyden de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique (IRSNB) et Dominique Genty du CNRS, avec le soutien logistique de la Société spéléo-archéologique de Caussade, présidée par Michel Soulier.   UMR5199 DE LA PREHISTOIRE A L'ACTUEL : CULTURE, ENVIRONNEMENT ET ANTHROPOLOGIE ,UMR8212 Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement  20160048_0007
Salle de la grotte de Bruniquel, Tarn-et-Garonne en 1992/93. Cette grotte comporte des structures aménagées datées d’environ 176 500 ans. L’équipe scientifique a développé un nouveau concept, celui de « spéléofacts », pour nommer ces stalagmites brisées et agencées. L’inventaire de ces 400 spéléofacts montre des stalagmites agencées et bien calibrées qui totalisent 112 mètres cumulés et un poids estimé à 2,2 tonnes de matériaux déplacés. Ces structures sont composées d’éléments alignés, juxtaposés et superposés (sur 2, 3 et même 4 rangs). Cette découverte recule considérablement la date de fréquentation des grottes par l’Homme, la plus ancienne preuve formelle datant jusqu’ici de 38 000 ans (Chauvet). Elle place ainsi les constructions de Bruniquel parmi les premières de l’histoire de l’Humanité. Ces travaux ont été menés par une équipe internationale impliquant notamment Jacques Jaubert de l’université de Bordeaux, Sophie Verheyden de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique (IRSNB) et Dominique Genty du CNRS, avec le soutien logistique de la Société spéléo-archéologique de Caussade, présidée par Michel Soulier. UMR5199 DE LA PREHISTOIRE A L’ACTUEL : CULTURE, ENVIRONNEMENT ET ANTHROPOLOGIE ,UMR8212 Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement 20160048_0007

Les constructions en tronçons de stalagmites de la grotte de Bruniquel photographiées en 1992-93, aujourd’hui datées d’environ 176.000 ans, soit 140.000 ans de plus que les fresques de la grotte Chauvet-Pont d’Arc (Michel Soulier – SSAC)

Mais un mois plus tard, une nouvelle annonce bouleverse ce palmarès. Des constructions élaborées à partir de tronçons de stalagmites et découvertes en 1990 dans la grotte de Bruniquel, dans le Tarn-et-Garonne, sont datées d’environ…. 176.500 ans ! C’est une équipe  internationale qui, grâce à une méthode radiochronologique, a fait cette stupéfiante découverte, révélée le 26 mai dernier dans la revue « Nature« .

Or, à cette époque l’homme moderne (Homo sapiens, c’est-à-dire nous) n’était pas encore arrivé en France. Il y parviendra seulement il y a environ 45.000 ans.

Ces constructions sont donc l’œuvre des Néandertaliens (plus exactement des pré-Néandertaliens), cette espèce d’hominidés apparue en Eurasie il y a environ 250.000 ans (en France à partir de 100.000 ans) et éteinte il y a environ 30.000 ans. La réhabilitation des Néandertaliens était déjà en marche depuis quelques années.

Outils, habitats, rites funéraires… L’homme de Néandertal n’était pas la brute épaisse que l’on imaginait. Avec la datation de Bruniquel, on le découvre capable d’explorer une grotte à plus de 300 mètres de son entrée et d’y réaliser des structures complexes nécessitant une organisation sociale sophistiquée. 140.000 ans avant Homo sapiens.

3. Des Précolombiens pas sexistes

Cahokia Mound dans l'Illinois, aux Etats-Unis, sur le site précolombien de Cahokia
Cahokia Mound dans l’Illinois, aux Etats-Unis, sur le site précolombien de Cahokia

Un tertre du site précolombien de Cahokia, aux Etats-Unis. Les administrateurs ont aménagé un escalier le long de la route pour les visiteurs (Therese Jatten, Flikr)

Ce n’était pas un monument à la gloire de la virilité. La tombe centrale d’un tertre funéraire du site pré-colombien de Cahokia, près du Mississipi, aux Etats-Unis, contenait des ossements aussi bien d’hommes que de femmes, a révélé la revue American Antiquity en avril dernier.

En 1967, lors de la découverte des vestiges de cette ville florissante entre 800 et 1.400 après J-C (3), les archéologues trouvèrent des corps enterrés par paire sur des lits de perles en coquillages et entourés d’autres dépouilles. L’agencement des perles autour de leur tête évoquait, selon eux, la tête d’un oiseau.

Localisation du site précolombien de Cahokia
Localisation du site précolombien de Cahokia

Le site précolombien de Cahokia (étoile rose), cité la plus importante de la civilisation du Mississipi (Google earth et C.F)

Pour les chercheurs des années 60, pas de doute, cette scénographie est une représentation du culte du guerrier et du surhomme, ce super-héros avant l’heure doté de pouvoirs magiques auquel les civilisations améridiennes donnaient l’apparence d’un oiseau. Sur la base de cette seule interprétation, la phallocratie de la civilisation du Mississipi est établie. Sauf qu’après examen récent, les paires d’hommes se sont révélées constituées d’hommes et de femmes !

« Nous n’avons pas un système où les hommes sont dominants et les femmes reléguées. A Cahokia, nous avons une société nobiliaire où les relations entre les hommes et les femmes sont importantes », a expliqué Thomas Emerson, directeur du Illinois State Archeological Society (ISAS), responsable des nouvelles recherches.

« Ceux qui virent une manifestation de culte du guerrier ont fait un amalgame avec d’autres civilisations apparues des centaines d’années plus tard ». Les machos ont la tête dure.

Claire Fleury sur http://tempsreel.nouvelobs.com

(1) En septembre 2015, le chercheur sud-africain Lee Berger annonce avoir découvert dans une grotte de son pays une nouvelle espèce du genre Homo, qu’il a nommée Homo Naledi. Ce serait une sorte de « chaînon manquant » entre les genres Australopithecus et Homo. Mais les ossements n’ont pas été datés. La communauté scientifique est circonspecte

(2) Le genre Australopithecus aurait vécu entre 4,2 millions et 1 million d’année avant notre ère. Le genre Homo
serait issu d’une forme particulière d’Australopithecus.

(3) Cahokia était la plus grande cité précolombienne au nord du Mexique et le centre de la civilisation du Mississipi. Elle était idéalement située près du point de confluence des rivières Missouri et Illinois et du fleuve Mississipi.  Lors de son apogée au XIIIe siècle, la ville a compté près de 40.000 habitants. Les raisons de son déclin puis de son abandon au début du XVe siècle, soit avant l’arrivée des colons européens, reste une énigme.