Les clandestins ? 1,3 milliard de cotisations… sans aucune reconnaissance !

Sidy, le Sénégalais, est manoeuvre dans le bâtiment. Emma, la Chinoise, est manucure. Rahman, le Bengladais, livre des sushis. Fanny, l’Ivoirienne, garde des enfants. Enfin Armando l’Albanais, est menuisier. Souvent ils gagnent moins que le Smic. Souvent, ils paient des impôts. Fuyant la misère de leur pays, ils vivent en France depuis cinq, dix ou douze ans, clandestinement, puisque l’Etat, qui ne leur a pas accordé de papiers, les voue à l’expulsion. Malgré les risques, ils prennent la parole pour raconter leur quotidien et tenter d’effacer certains préjugés qui leur sont attachés.

Humiliés, terrorisés mais aussi sujets au rejet et à la vindicte dans des discours ­populistes qui alimentent fantasme et peur, ils ont choisi, malgré les risques encourus, de témoigner à visage découvert, pour raconter leur vie de paria. Leur vie de peu et de peur. Et recouvrer une dignité bafouée et déniée.

Eux, ce sont Sidy, Armando, Emma, Fanny et Rahman, cinq clandestins que la misère et l’espoir d’une vie meilleure ont poussé à l’exil. Portés par ces paroles singulières, Andrea Rawlins-Gaston et Laurent Follea tissent un film poignant et éclairant sur le destin
de ces hommes et femmes que l’on croise quotidiennement sans réellement les voir. Que ce soit sur les chantiers de ­démolition, comme Sidy, dans les salons de manucure à l’instar d’Emma ou sur leur scooter, tel Rahman, livreur de sushis.

Un film engagé et humain montrant la vie des clandestins

Si Andrea Rawlins-Gaston s’est ici éloignée de la forme des « films manifeste » qui fut la sienne pour mettre en lumière le parcours de femmes violées ou celui d’enfants victimes de harcèlement scolaire, la journaliste de Capa n’en conserve pas moins cette manière, pleine de tact, de douceur et de respect pour recueillir des témoignages mais aussi pour les mettre en scène, tête haute, sans pathos. Et ainsi redonner un contour humain à des vies de douleurs, réduites le plus souvent à des données statistiques. Sans être totalement absentes du reste, quelques données chiffrées viennent s’inscrire discrètement au fil des récits de ces proscrits.

Un film où, à rebours du temps, Sidy, Sénégalais de 49 ans, diplômé de philo et manœuvre sur un chantier révèle comment employeurs et boîtes d’intérim ferment les yeux sur ces salariés clandestins aux identités d’emprunt. Quand ils ne les poussent pas à en user pour les embaucher ; ou, encore comment l’Urssaf encaisse les cotisations de travailleurs sous alias. Chaque année, ainsi que le précise Andrea Rawlins-Gaston, les clandestins rapporteraient 1,3 milliard d’euros à l’Etat, avec pour seule contrepartie de vivre cachés, de trimer sans relâche, pour des salaires de misère, dans des emplois souvent dangereux. Comme l’évoque Sydi avec les chantiers de démolition bourrés d’amiante ou Rahman qui, sur son scooter, vit dans la hantise des contrôles de police.

Au travers de Fanny, assistante maternelle qui a quitté la Côte d’Ivoire il y a douze ans, et Emma, frêle et émouvante Chinoise qui, avec l’une de ses filles, vivote depuis dix ans comme une « petite souris » en France, ce sont le sort des femmes sans papiers qui est mis en évidence. Fragilisées par leur situation, elles sont souvent la proie facile, parce que silencieuses, de patrons ou d’employés ­harceleurs et de violeurs.

Tout aussi bouleversant par sa force et sa rage de s’intégrer est le récit d’Armando, jeune Albanais entré en France – il fut pris en main par les services sociaux – qui a peine récompensé du titre de meilleur ouvrier de France en ­menuiserie à 18 ans – il en a 20 – fut mis en demeure de quitter le territoire, faute d’intégration…

Douleurs de l’exil, de la perte d’un pays, d’une famille mais aussi courage, ténacité, rage de s’intégrer au sein d’un pays qu’ils admirent, bien qu’ils soient tenus en lisière, c’est tout cela que relate, à mots comptés, ce film engagé et profondément humain.
Source : Le Monde