Daniel Herrero : « Le FN est une métastase de notre société »

Immigration, politique, éducation… L’ancien joueur et entraîneur toulonnais et consultant pour Sud Radio n’a rien perdu de son impertinence.

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C’est bien connu, l’homme au bandana rouge n’a jamais eu sa langue dans la poche. Le Point.fr a rencontré l’ancien joueur puis entraîneur du Rugby club toulonnais (RCT) Daniel Herrero, qui sera l’envoyé spécial de Sud Radio à Londres pour la Coupe du monde de rugby qui commence le 18 septembre. Le XV de France a-t-il ses chances ? Même si l’équipe « manque de panache », l’ex-rugbyman espère malgré tout une victoire. Amoureux de l’ovalie, ce hippie de 67 ans est aussi connu pour ses prises de positions politiques, notamment contre le FN. Bref, Daniel Herrero avait des choses à dire.

Le Point.fr : Vous avez été écrivain, chroniqueur, voyageur, coach en entreprise, ambassadeur des droits de l’homme, maintenant consultant pour Sud Radio et bien sûr rugbyman. Y a-t-il une chose que vous n’avez pas encore faite ?

Daniel Herrero : Déjeuner avec François Hollande. J’ai deux ou trois choses à lui dire en face. Je lui donnerais mon analyse en disant cela : écoute François, la route est compliquée et ce grand match est un peu supérieur à ton potentiel de compétences. Mais tu ne baisses pas les yeux, donc j’ai encore de la confiance.

Qu’est-ce qui est difficile dans ce « grand match » ?

Tiens, regarde, c’est la rentrée des écoliers français. Le système éducatif, il souffre. J’ai beaucoup voyagé, j’ai arpenté le monde, j’en ai vu des écoles et elles rencontrent toutes des difficultés. Éduquer, transmettre des savoirs, c’est compliqué aujourd’hui. Que doit-on transmettre ? Des savoirs ou du savoir-vivre ? Les enseignants ne savent plus ce qu’ils doivent enseigner. Et on ne leur apprend pas quoi et comment transmettre. Pourtant, l’école de France est la plus belle du monde. Et la voir souffrir, ça me déchire. L’école souffre parce que l’individualisme est devenu la norme, on a oublié le collectif. L’école souffre parce qu’on lui accorde peu de considération. L’école est seule, alors qu’elle doit être une aventure collective qui mène vers le bonheur. Et il y a d’autres choses dans la société qui souffrent du manque de collectif.

Lesquelles ?

L’immigration, évidemment. Je suis petit-fils d’immigrés espagnols. J’ai cette image de mon papé qui ne parlait pas le français et qui s’est battu pour s’intégrer. On lui a tendu la main pour l’aider à se battre. C’est pour ça que je porte un regard plein d’espérance sur l’immigration, mais aussi plein de douleurs, car, le voisin en danger, on ne s’en préoccupe plus. Le métissage est une belle chose qui fait grandir le monde, qui mène les hommes vers le bonheur. La conjoncture actuelle, c’est le reliquat du désastre de notre colonisation. Et on se permet en plus de ne plus tendre la main. L’autre nous enrichi, il ne faut pas le combattre, cela n’a aucun sens. Mais ceux qui sont en dehors des champs de la laïcité et de la République, on doit les combattre. La religion est un danger quand elle est le centre d’une aventure humaine. C’est aussi ça la signification de « Je suis Charlie ». Toute autre hypothèse m’amènerait au combat, qu’importe la religion. Les attentats de janvier me laissent encore sans voix. C’était un drame absolu. Mon fidèle ami Tignous est parti. Je l’ai vécu comme une douleur terrible, une altération, une fin morale contre le monde, les hommes et mon pays. C’était une vilenie absolue. C’était un appel à la révolte et, qu’il était beau, le peuple de France lors de cette marche.

En 1995, alors que le Front national remporte la ville de Toulon aux municipales, vous vous engagez à combattre ce parti. Vingt ans plus tard, le FN fait partie des principales formations politiques du pays et rêve de second tour à la présidentielle. Votre combat a échoué ?

Sur la terre de France, la montée de l’extrême droite m’inquiète, m’irrite et me pousse à l’offensive. C’est une ignominie. Ce parti et son histoire malsaine ont toujours été présents, mais ses victoires sont éphémères. Depuis quelques années, ils ont un programme, c’est vrai. Mais l’analyse que l’on en fait est mauvaise, car personne ne regarde l’idéologie d’ensemble du FN qui est ségrégative. Ils présentent l’autre comme un ennemi et se trompent. Ils oublient que le métissage a construit la France et l’a sortie des ténèbres après la guerre. Comme le dopage, la corruption et le racisme dans le sport, le FN est une métastase de la société française.

Vous êtes l’un des rares du monde sportif à avoir une conscience politique aussi aiguisée. Les sportifs ne devraient-ils pas plus s’exprimer sur ces sujets ?

Le problème des sportifs aujourd’hui, c’est que la plupart sont des prépubères qu’on lance dans un monde où l’argent fait loi. Mais le sportif doit être un homme libre, et c’est pour cela qu’il doit se mouiller un peu plus. En tout cas, mouiller autre chose que le maillot. Le sport est un univers de respect, d’entraide et de nombreuses autres valeurs. Aujourd’hui, elles sont menacées notamment parce qu’aucun sportif ne prend la parole comme il se doit. Il y a bien Lilian Thuram ou Teddy Riner qui l’ouvrent, et c’est tant mieux. Il y a aussi David Douillet, mais, lui, c’est différent : je préfère me mettre en travers de son chemin.

« Il n’y a plus de panache français »

Le 18 septembre commence la Coupe du monde de rugby. Le XV de France va-t-il enfin remporter ce trophée ?

Si on raisonne en tant que supporter de l’équipe de France, c’est-à-dire en tant que militant, alors on est convaincu des chances que l’on a de gagner. Un militant parle avec le cœur, et forcément il souhaite que le XV aille jusqu’au bout de l’aventure, jusqu’à cueillir ce trophée. Enfin, ce genre de trophée, on ne le cueille pas, on va le chercher avec les dents. On parle de rugby tout de même. Mais si on analyse de façon plus rationnelle, on voit que le XV de France a terminé dernier de l’édition 2013 du Tournoi des 6 Nations et qu’il a fait antépénultième en 2014 et 2015. Entre-temps, il a perdu tous les grands matches contre les équipes de l’hémisphère sud. Si on met les paramètres les uns derrière les autres, cela ne laisse pas beaucoup d’espoir.

La magie du sport, c’est de déjouer les pronostiques, non ?

En effet, le rugby fait partie de ces sports très étranges où les valeurs comme l’agressivité transcendante, le goût du groupe, le courage peuvent influencer totalement la performance. Au rugby, on fait des conquêtes avec le cœur. En 2011, les Français arrivent jusqu’en finale, alors que le reste de leur tournoi était piteux et sans goût. Et pourtant, en finale, ils montrent un grand visage face aux All Blacks qui sont sur leurs terres. Ils auraient dû la gagner. Le rugby n’a pas de vérité historique chez les grandes nations de ce sport. Mais depuis quelques saisons, les Français montrent la sobriété, la rigueur. C’est ce côté trop méthodique qui rend leur jeu terne. Où est passée la passion ? Où sont le créatif, la prise de risque, la jovialité dans ce XV de France ? Cette équipe a certainement les fondamentaux nécessaires, mais elle oublie de sublimer l’édifice quand c’est nécessaire. Il n’y a plus de panache français. Avant, le XV jouait dans une certaine incertitude. Il s’adaptait à son adversaire, modifiait son plan de jeu à la dernière minute. Les Français sont dans la raison, et cela laisse peu de place pour que la joie s’exprime.

Pour autant, on voit peu de petites nations se transcender jusqu’à titiller l’Angleterre, l’Irlande, l’Australie. Ce sont toujours les mêmes dans les derniers carrés de la compétition. Pourquoi ?

C’est vrai, il n’y a pas beaucoup
de surprises. Le rugby est le fruit d’une culture qui a traversé le temps. Le rugby a fécondé des manières d’être qui ont forgé des styles de jeu. Voilà pourquoi les anciennes nations sont si fortes. Il suffit de regarder le temps qu’il a fallu à l’Argentine pour être sur le devant de la scène internationale. C’est la preuve que le rugby est une conquête. On voit pourtant certaines nations pointer le bout de leur nez, comme la Géorgie ou la Roumanie.

Source : Le Point