Déficits : la leçon du Portugal à la France

Au bord de la banqueroute en 2011, le Portugal s’est infligé une cure de rigueur drastique et de vraies réformes de structure. Grâce à quoi, il a retrouvé sa compétitivité, assaini ses finances publiques, divisé par deux son taux de chômage. Et il peut aujourd’hui se remettre à dépenser.

« Je n’arrête pas une seconde ! » : loin de se plaindre, Magda Tilli, pétillante fondatrice, avec son mari Miguel, d’HomeLovers, une start-up immobilière implantée à Lisbonne, trime dans la bonne humeur du matin au soir. Il faut dire que le couple a connu des heures tourmentées. En 2011, l’agence dans laquelle ils avaient mis toutes leurs économies est laminée par la crise. Au bord du désespoir, quasiment sans le sou, les deux époux se lancent malgré tout dans une nouvelle aventure.

Ils taillent à la hache dans les coûts (plus d’employés, de boutiques, ni même de bureaux) et misent tout sur les réseaux sociaux pour se démarquer des agences immobilières traditionnelles. Bonne pioche ! Aujourd’hui, leur chiffre d’affaires frôle les 3 millions d’euros, ils ont embauché 80 personnes, installé leur siège dans le quartier des affaires lisboète et ouvert des antennes à Porto et à Cascais.

Quel symbole ! Comme Madga et Miguel, le Portugal tout entier est en train de renaître de ses cendres. Balayé par la crise financière, dévoré par le chômage de masse (18% en 2013), englué dans les déficits abyssaux (10% du PIB) et une dette phénoménale (110% du PIB), il était, en 2011, à deux doigts de la banqueroute. Et n’a dû son salut qu’à l’intervention de la troïka (l’UE, la BCE et le FMI), qui lui a avancé 78 milliards d’euros en échange de la promesse de réformes. « Nous avons subitement réalisé que tout pouvait arriver, que nous n’étions à l’abri de rien », se remémore Miguel Fontes, directeur de l’incubateur Startup Lisboa, qui n’a pas oublié ces mauvais jours.

Six ans plus tard, c’est une tout autre ambiance qui attend le visiteur à Lisbonne. Sourires, soleil, terrasses bondées… Doublement enchantés d’avoir gagné l’Eurovision de la chanson et l’Euro de football à la barbe des « grandes nations », les Portugais ont retrouvé le goût de vivre. Leur pays déborde d’énergie et aligne désormais des résultats économiques à faire baver même Emmanuel Macron.

La croissance est repartie (1,8% prévu cette année), les comptes publics sont sortis du rouge, le chômage a été divisé par deux et la balance commerciale est redevenue positive (+ 4,1 millards d’euros en 2016). De grands groupes comme Bosch, Siemens ou BNP Paribas se sont récemment implantés, les start-up fleurissent, et le Web Summit (le plus grand événement technologique européen) lui-même est venu profiter pendant trois ans de la renaissance de l’économie portugaise sur les rives du Tage.

Le succès est tellement éclatant que Wolfgang Schaüble, l’intraitable ministre des Finances d’Angela Merkel, en général prompt à remettre à leur place les pays du « Club Med », a décerné ses félicitations au gouvernement de Lisbonne. « Mario Centeno (l’actuel ministre des Finances, ndlr) est le Cristiano Ronaldo de l’Union européenne », s’est-il exclamé, en référence au talentueux footballeur adulé par les Lusitaniens. Plus réjouissant encore, la Commission européenne a annoncé en mai qu’elle interrompait la procédure de déficit excessif lancée contre le Portugal. Du coup, la France reste le dernier pays avec le voisin espagnol à porter ce bonnet d’âne…

>> En vidéo – 45 ans de déficits publics en France.

Certes, ce retour en grâce de l’économie locale s’explique en partie par « l’alignement des planètes » (baisses conjointes des cours du pétrole, des taux d’intérêt et de l’euro) dont ont bénéficié tous les Etats européens. Mais il tient surtout aux réformes structurelles et à la politique de rigueur menées avec courage par les gouvernements successifs. « Ce sont elles qui nous permettent aujourd’hui de profiter de la reprise », se félicite l’économiste Vitor Bento, membre du conseil d’administration de la SIBS (Société interbancaire de services), en contemplant du haut de son building les innombrables grues qui s’activent à nouveau dans la capitale.

Le gouvernement de centre droit s’est d’abord attaqué au marché du travail, qui était l’un des plus rigides de l’Union européenne. Le licenciement a été facilité, le mécanisme d’extension des accords de branche revu et une possibilité d’en sortir a été offerte aux entreprises en difficulté. La flexibilité interne a aussi été renforcée, via l’assouplissement des conditions d’utilisation des « banques d’heures », qui permettent aux entreprises de moduler le temps de travail des salariés.

Enfin, le coût du travail a été comprimé : trois jours de congés payés et quatre jours fériés ont été supprimés et le salaire minimum gelé. En comparaison de cette potion amère, notre loi El Khomri et les ordonnances que prépare Emmanuel Macron ressembleraient presque à de l’eau sucrée ! Entre 2008 et 2013, l’indice de protection des travailleurs en emploi permanent, calculé par l’OCDE, est passé de 3,5 à 2,7 au Portugal, tandis que le nôtre ne bougeait pas.

Si le gouvernement actuel (socialiste) est revenu sur certaines de ces mesures, comme la suppression des jours fériés et le blocage du Smic, il n’a pas touché à l’essentiel de la réforme, au grand dam de la CGTP, l’équivalent portugais de la CGT. « C’est la preuve que les dispositions que nous avons prises sont efficaces », claironne Antonio Leitao Amaro, député PSD (centre droit). « Nous n’en demandons pas plus, nous espérons juste que l’on ne reviendra pas dessus, car certaines entreprises sont encore en difficulté », commente, de son côté, Antonio Saraiva, président de la CIP, l’équivalent du Medef local, dont la propre société peine encore à sortir la tête de l’eau.

Les Portugais n’y sont pas non plus allés de main morte pour rétablir leurs comptes publics. Pendant que François Hollande continuait d’embaucher des fonctionnaires, ils ont réduit leur nombre de 60.000 en deux ans (soit 9% des effectifs, l’équivalent de ce que François Fillon avait prévu dans son programme en cinq ans !), diminué leurs traitements (jusqu’à 10% pour certains) et allongé leur temps de travail à 40 heures. Pour faire bonne mesure, les prestations sociales ont été revues à la baisse, y compris les retraites, la TVA alourdie de deux points, et des bijoux de famille de l’Etat (aéroports, compagnies de distribution d’énergie) vendus pour faire rentrer de l’argent dans les caisses. Dur dur.

Mais les résultats sont là. « Le pays a retrouvé sa compétitivité », constate Léopold Jouven, économiste au Crédit agricole. Au point que le Portugal fait désormais figure d’eldorado pour le business. « Les exportations, qui représentaient moins de 30% du PIB avant la crise, dépassent désormais les 40% », se réjouit Luis Castro Henriques, président de l’AICEP, l’équivalent de Business France.

Les investisseurs sont aussi de retour. « Nous recevons beaucoup de demandes de petites entreprises qui souhaitent s’implanter », témoigne Carlos Vinhas Pereira, président de la Chambre de commerce et d’industrie franco-portugaise. Mais aussi de plus grosses, comme Mecachrome, spécialisée dans la mécanique de précision. Après l’installation d’un premier site, en 2014, le groupe s’est lancé dans la construction d’une nouvelle usine à Evora (Alentejo). « D’ici à 2020, nous aurons investi 30 millions d’euros et embauché 300 personnes », annonce Christian Santos, responsable du site, en arpentant les nouveaux locaux où les premières machines commencent déjà à vrombir. « Le Portugal est un pays best cost« , explique-t-il.

Mais comment diable le gouvernement s’y est-il pris pour réussir à faire accepter à son pays un tel traitement de cheval ? D’abord, il n’a pas vraiment eu le choix : pour pouvoir bénéficier du plan d’aide, le Portugal a dû se plier aux instructions de la troïka. « Mais le Premier ministre voulait chaque fois aller plus loin ! », s’étonne encore Carlos Silva, secrétaire général de l’UGT, le syndicat réformiste.

Ensuite, il ne s’est pas caché derrière son petit doigt. « Les autorités ont avoué de but en blanc qu’elles allaient appauvrir les ménages. A ma connaissance, aucun autre gouvernement n’a osé annoncer le programme de façon aussi brutale », se souvient Francisco Louça, ancien dirigeant du Bloc de gauche, l’équivalent portugais de l’espagnol Podemos. Il faut aussi reconnaître que le terrain avait été bien préparé par les socialistes. Avant l’arrivée du PSD (centre droit), à la fin des années 2000, le Premier ministre Socrates avait lui aussi commencé à faire maigrir l’administration et à réformer le marché du travail.

Mais si le gouvernement de Coelho a réussi, c’est également parce que les partenaires sociaux (à l’exception de la CGTP) sont parvenus à se mettre d’accord et à travailler ensemble, dans l’espoir de lendemains meilleurs pour tous. Cela n’a pas empêché, bien sûr, que la contestation se développe au sein de la population, qui faisait déjà partie des plus pauvres de la zone euro avant la crise. La grogne a été si forte que les chefs d’entreprise eux-mêmes ont incité les autorités à réduire un peu l’austérité.

« Les experts de la troïka m’ont dit que c’était la première fois qu’ils voyaient les syndicats et le patronat se mettre d’accord », en plaisante aujourd’hui Joao Vieira Lopes, le président de la CCP (Confédération des commerces et des services). Mais les partenaires sociaux ont, dans l’ensemble, accepté de jouer le jeu. « Cela nous a obligés à de grands sacrifices, mais nous en avions l’obligation morale », soupire Carlos Silva.

Pour lui, comme pour toute la gauche portugaise, avaler ces couleuvres a été une épreuve très difficile. Les réformes, associées à la crise, ont en effet provoqué de véritables ravages. « La pauvreté des travailleurs s’est accrue, 83% des emplois créés sont précaires, 34% sont au salaire minimum et le reste n’est guère plus élevé », constate avec amertume Armenio Carlos, secrétaire général de la CGTP. Des centaines de milliers de Portugais ont migré dans d’autres Etats européens, afin de trouver un travail et des salaires mieux adaptés à leurs compétences…

Mais aujourd’hui, les efforts paient. « Grâce à la réforme de l’administration publique et à la reprise, le pays peut désormais se permettre de relâcher la pression, c’est bon pour sa croissance », analyse Jesus Castillo, économiste chez Natixis. Le gouvernement socialiste d’Antonio Costa, soutenu par le Parti communiste et le Bloc de gauche, l’a bien compris. Sans remettre en cause l’équilibre des finances publiques, il a augmenté les salaires des fonctionnaires (gelés jusqu’en 2021) et revalorisé certaines prestations sociales.

Pour autant, le pays du fado est loin d’être définitivement tiré d’affaire. Le poids de la dette publique et privée (environ 300% du PIB) continue de peser sur l’investissement et les entreprises locales restent souvent spécialisées dans des créneaux à faible valeur ajoutée, ce qui ne laisse guère présager de futures augmentations de salaires. Et puis, même si le soleil semble désormais briller au-dessus de ces terres, les risques d’orage n’ont pas été complètement balayés. Les banques, en particulier, demeurent dans un état critique et la possibilité d’une bulle immobilière commence à inquiéter certains experts.

En somme, la « saudade » n’est pas encore entièrement dissipée. Mais au train où vont les choses…

Source : Capital