Documentaire : Le combat d’un entrepreneur camerounais contre le géant Nestlé

La réalisatrice Judith Rueff raconte le combat d’un industriel camerounais contre Nestlé. Elle a suivi Pius Bissek, patron d’une usine de produits laitiers à Douala, capitale économique du Cameroun, qui accuse le géant suisse de l’agroalimentaire d’avoir importé des faux laits à base d’huile de palme et de coco et d’avoir coulé son entreprise. Depuis dix ans, entouré de ses anciens salariés, il se bat pour rouvrir son usine. Le procès est à présent entre les mains des juges de la Cour suprême. La bataille juridique paraît inégale, mais Pius Bissek est déterminé à ne pas baisser les bras.

Depuis plus de dix ans, Pius Bissek bataille en justice contre la filiale d’un géant de l’agroalimentaire. A l’heure de la mondialisation, Judith Rueff retrace le combat de ce chef d’entreprise camerounais contre un pot de fer qui a fait du continent africain un de ses nouveaux leviers de croissance.

A ses belles heures, Codilait a employé à Douala jusqu’à deux cents personnes. De ses ateliers sont sorties chaque jour des centaines de boîtes de lait concentré sucré. Fabriqué à partir d’un mélange de lait en poudre importé – la production laitière du Cameroun est insuffisante –, de matières grasses animales, de sucre et d’eau, le Super Milk de Codilait trônait en bonne place dans les rayons des commerçants camerounais. En 1994, pour aider la compétitivité des entreprises locales face aux produits importés qui inondent le continent africain, la France, le FMI et la Banque mondiale décident d’une dévaluation de 50 % du franc CFA. Devenues moins chères que les marques étrangères, les boîtes de Codilait grignotent de nouvelles parts de marché. La success-story entrepreneuriale aurait pu durer si, l’année suivante, le numéro un mondial de l’alimentation n’avait riposté avec son produit lacté Gloria. Alertés par des prix incroyablement bas, Pius Bissek et ses partenaires font pratiquer des analyses par un laboratoire indépendant. Verdict : « Ce n’est pas du lait, commente le chef d’entreprise. On y trouve des matières grasses végétales, c’est-à-dire de l’huile de palme raffinée et de l’huile de coco, et pas de matières grasses laitières. » Dans un pays où 30 % de la population est analphabète, décrypter une étiquette n’est pas chose facile pour différencier les deux recettes. La politique du prix bas de ses concurrents finit par avoir raison de Codilait, qui fait faillite en 2004.

Un parcours judiciaire semé d’embûches

« Nous avons constaté que nous étions face à une concurrence déloyale et nous avons engagé une action en responsabilité contre les importateurs, les distributeurs et la filiale du groupe Nestlé », explique Me Charles Tchoungang, l’avocat de Codilait. Au terme d’une décennie d’un parcours judiciaire semé d’embûches, la multinationale suisse et six autres importateurs d’aliments lactés sont condamnés par la justice camerounaise à verser 740 millions de francs CFA à Codilait. Une somme jugée insuffisante pour rouvrir l’usine par le petit patron, qui décide de poursuivre son combat en appel. Quand, en 2012, Nestlé est finalement mis hors de cause par la cour d’appel, le groupe vient d’annoncer l’implantation d’une usine de café soluble au Cameroun. Pius Bissek, qui ne désarme pas, se tourne alors vers la Cour suprême, dont le verdict est attendu prochainement. Depuis que l’usine est fermée, les trois quarts de ses ex-employés n’ont pas retrouvé de travail. Un drame humain terrible dans un pays où la protection sociale est encore quasi inexistante. « Nous voulons nous battre, s’indigne Pius Bissek, pour que la croissance et le développement de notre pays soient une réalité. Pour que nos enfants aient des emplois au Cameroun. Vous trouvez normal, vous, que nos enfants aillent mourir à Lampedusa ? »