Enquête sur les usines à fausses informations qui fleurissent sur Facebook

Des dizaines de pages Facebook, qui réunissent des centaines de milliers d’abonnés, reprennent sans scrupule de fausses informations pour générer des revenus publicitaires.

  • Le Monde a étudié une centaine de pages Facebook qui diffusent de fausses informations ;
  • Ce réseau représente au total plus de 70 millions de « likes » sur le réseau social ;
  • Nous avons identifié 233 messages qui renvoient vers une fausse information sur ces pages.

La blague du matin est une page Facebook en apparence anodine. Les quelque 370 000 internautes qui s’y sont abonnés ont, sans doute, été appâtés par des messages humoristiques et des citations plus ou moins inspirées, tels qu’on en voit fleurir un peu partout sur le réseau. Mais derrière les blagues et les vidéos sensationnalistes, on trouve également de nombreux renvois vers des articles de sites de divertissement plus ou moins fiables. Et parmi eux, bon nombre de fausses informations.

Par exemple, cet article tiré du site petitrepos.com, qui affirme qu’une infirmière aurait échangé « plus de 9 000 bébés dans plusieurs maternités françaises » pendant vingt-deux ans.

Le site qui a publié l’article savait d’où venait la prétendue information : on y trouve la mention « source : secretnews.fr ». Un site parodique qui assume de créer des canulars plus grossiers les uns que les autres pour attirer des lecteurs et générer des revenus publicitaires. Pas besoin de chercher bien loin, donc, pour s’apercevoir que l’histoire était complètement fausse.

Cet exemple est loin d’être un cas isolé. Selon notre enquête, des dizaines de sites et des centaines de pages Facebook font partie de cette chaîne de désinformation qui diffuse massivement des légendes urbaines et des fausses informations ou présente des canulars comme des faits avérés.

Des clics qui rapportent de l’argent

A l’origine de ce système, on trouve des sites de divertissement aux noms similaires : buzztrucs.com, ojobuzz.fr, momentbuzz.com, cool-buzz.net, topibuzz.com, buzzarena.com, buzz-vrai.com, buzzdefr.com, top-buzz.net, quebuzz.com

Tous sont spécialisés dans la reprise d’histoires insolites trouvées aux quatre coins du Web. Comme ils dépendent exclusivement ou presque de leurs revenus publicitaires et que ces derniers sont directement indexés sur le nombre de clics sur leurs articles, ils multiplient les titres sensationnalistes. lls sont également en permanence à la recherche de leviers pour multiplier leur audience.

C’est là qu’interviennent les grosses pages Facebook qui ont fleuri ces dernières années. Leurs centaines de milliers d’abonnés représentent un gisement de lecteurs considérables pour qui veut récolter des clics gratuitement. Certaines ont été directement rachetées par des sites de divertissement qui s’en servent pour attirer des lecteurs sur leurs articles, d’autres travaillent ponctuellement pour eux moyennant compensation financière.

Cette relation apparaît clairement lorsqu’on regarde les liens qui sont partagés depuis Facebook : la plupart du temps, l’adresse Web (URL) contient un tracker, qui permet ensuite aux deux parties de mesurer l’audience venue d’une page précise à un site. Cette opération apparaît ainsi entre La blague du matin et le site petitrepos.com : les liens de la première au second contiennent la mention « campaign = Blaguedumatin ».

Dans le cadre de ce type de partenariats, 1 000 clics générés vers un article peuvent rapporter autour de 2 à 5 euros à l’administrateur de la page. Un exercice qui peut rapidement s’avérer lucratif quand un simple lien posté sur deux grosses pages Facebook comme Sais-tu que ? (10 millions de fans) et Source du savoir (4 millions) peut à lui seul générer un million de clics sur un article. Peu enclines à dévoiler les ressorts de leur business, les différentes pages citées dans cet article n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

Interrogé sur les pratiques de ces pages, un porte-parole de Facebook répond que l’entreprise a mis en place différents outils pour lutter contre ce phénomène. Il cite notamment le fait de « couper les revenus publicitaires, de lutter contre les faux comptes, d’utiliser des programmes d’intelligence artificielle pour lutter contre le nombre de spams et de réduire la place des messages renvoyant vers des liens de mauvaise qualité sur le fil d’actualité des utilisateurs. »

Un réseau de pages Facebook qui réunit plus de 70 millions de fans

Pour tenter de quantifier ce phénomène, nous avons étudié la diffusion de 12 fausses informations sur Facebook :

  1. de la viande humaine retrouvée chez McDonald’s (affirmation partie du site parodique Huzlers) ;
  2. du sperme de taureau dans le Red Bull (c’est une légende urbaine) ;
  3. une fausse « Alerte enlèvement » basée sur une légende urbaine ;
  4. une infirmière qui échange 9 000 bébés à la maternité (c’est une invention du site parodique Secret News) ;
  5. une maison close zoophile au Danemark (un autre canular de Secret News) ;
  6. le port du hijab bientôt autorisé dans la police nationale (une autre blague du même site) ;
  7. les célibataires de plus de 30 ans devront accueillir des migrants (encore un canular) ;
  8. Philippe Poutou a joué dans un film pornographique (toujours un canular) ;
  9. des vols de voiture mis en place en laissant un billet de 50 euros sur les pare-brise des voitures (c’est une légende urbaine) ;
  10. un candidat oublié à Fort Boyard pendant sept ans (un article satirique du Gorafi) ;
  11. un prétendu fruit miracle pour lutter contre le cancer (affirmation largement démentie par les spécialistes) ;
  12. de la méthamphétamine sous forme de bonbons dans les écoles (une autre légende urbaine).

Sur cette base, nous avons repéré 41 articles issus de 31 sites différents (la liste est consultable ici). Nous avons ensuite relevé 233 messages qui renvoyaient vers ces articles sur le réseau social, venant d’un total de 112 pages Facebook qui totalisent un peu plus de 70 millions de « likes » sur la plate-forme (une même personne peut être abonnée à plusieurs pages).

Plusieurs cas emblématiques sont apparus au sein de cet échantillon : la page Top Astuces (un peu plus de 326 000 abonnés), par exemple, a diffusé à elle seule sept des douze fausses informations étudiées dans 31 messages différents. Le tout au premier degré, sans aucune précision du caractère humoristique de « l’information ».

Les quelque 450 000 fans de la page Meilleures plats et astuces (sic) ont également été exposés à six de ces douze fausses informations via 37 messages. Les 110 000 personnes qui suivent Top du Net en ont, quant à elles, reçu quatre.

Enfin, on trouve huit pages qui ont diffusé deux de ces fausses informations et 101 qui en ont diffusé une.

Un procédé amplifié à l’échelle industrielle

Au total, ces douze fausses informations ont été partagées un peu plus de 90 000 fois sur Facebook et ont récolté plus de 313 000 interactions (mentions « j’aime », commentaires et partages) sur la plate-forme, selon nos relevés.

Plusieurs signes montrent que la circulation des fausses informations n’a rien de naturel. Un simple article du site Ohmymag relayant la rumeur sur les billets sur les pare-brise a été repris sur au moins 41 pages Facebook différentes diverses et variées, de Pour nous les filles (près de 1,2 million d’abonnés) à Si toi aussi ta mère raconte ta vie a tout le monde (sic) en passant par Trucs de grands-mères ou VivreFemme.

Dans bien des cas, le contraste entre le nom de la page et la fausse information véhiculée est saisissant :

Un même article mensonger peut également être intégralement copié-collé d’un site à l’autre. Au moins sept sites ont évoqué le cas de l’infirmière qui aurait « échangé 9 000 bébés ». Même chose pour la prétendue « viande humaine » retrouvée chez McDonald’s. La fausse affirmation selon laquelle du « sperme de taureau » entrerait dans la composition du Red Bull a été, quant à elle, relayée par au moins cinq sites.

Une fois lancée, impossible de stopper la machine. La page Facebook Meilleures plats et astuces (sic) a ainsi partagé à elle seule douze fois, de septembre 2016 à mars 2017, la fake news selon laquelle une loi obligerait les célibataires de plus de 30 ans à accueillir des migrants. Dès la première publication, des internautes ont protesté dans les commentaires, signalant à raison que le contenu de l’article se basait sur un site parodique. Qu’importe : aucun rectificatif n’a jamais été apporté.

Source : Le Monde