Un journaliste raconte comment il a piégé des complotistes

Le site d’information Spicee a produit et diffusé un documentaire dans lequel un journaliste a créé un faux film complotiste afin de comprendre la manière dont il se propage au sein de la « complosphère ». Nous lui avons parlé de son initiative, des avantages et des limites du projet.

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« Prendre les conspis à leur propre piège ». C’est l’idée qui a germé dans la tête de Thomas Huchon, journaliste pour le nouveau site d’information Spicee, site 100% vidéo, lancé en juin 2015. Il a réalisé un documentaire de 42 minutes (lien payant) dans lequel il tente d’observer la propagation d’une fausse information au sein de celle qui est surnommée la « complosphère ».
Après s’être inventé une fausse identité sur Twitter et Facebook sous le nom de « Lionel Perrottin » en avril dernier, le journaliste a créé et propagé un faux documentaire complotiste dans lequel il est affirmé que le virus du Sida a été inventé par les Etats-Unis, que Cuba a, en réponse, développé un vaccin contre la maladie, et que c’est pour cette raison que le Barack Obama a mis fin au blocus contre l’île cubaine depuis la seconde moitié de 2015.

Si les révélations de Spicee ne surprendront pas les internautes les plus aguerris en matière d’utilisation des réseaux sociaux dans la diffusion d’une information erronée sur le web, il montre que certains sites ou utilisateurs complotistes sont capables de partager une information qui n’émane pas d’un média traditionnel, sans effectuer de vérification ou d’en confirmer la source. Le site Réseau Internationnal, qui a repris le faux docu fin octobre 2015, n’avait d’ailleurs toujours pas retiré son article sur le sujet à la date du 22 décembre, malgré la diffusion du sujet de Spicee.

Nous avons demandé à Thomas Huchon de nous parler de la genèse de son documentaire ainsi que de ses projets futurs.

Quel est le but de ce docu ?

Thomas Huchon – On n’a pas cherché à coincer les conspirationnistes en tant qu’individus, on a cherché à mettre en lumière une mécanique à la fois technique, intellectuelle et peut-être même politique. On a essayé de comprendre comment cela fonctionnait. Nous nous sommes intéressés autant aux théories du complot qu’aux théoriciens du complot en tant que tels, même si l’un et l’autre sont liés. On a cherché à fournir au public une grille de décryptage, une méthode un peu pédagogique pour pouvoir mieux appréhender les contenus qui circulent sur internet.

Comment vous est venue l’idée de créer ce faux film ?

Ça doit faire deux ans que je travaille, à titre personnel, sur ces questions-là. Cela fait un petit moment que j’essaie de mesurer l’impact politico culturel des idées complotistes sur la société. J’avais déjà l’idée de faire un reportage, Spicee était en train de se créer et je connaissais le fondateur car il avait été producteur d’un de mes documentaires précédents. On s’est rencontré, on a discuté, puis l’actualité nous a rattrapés, avec les attentats de Charlie Hebdo.

Quel rapport avec Charlie Hebdo ?

A ce moment-là, on a vu une explosion colossale du phénomène de propagation d’idées conspirationnistes. On a alors décidé de penser contre nous-mêmes, de trouver un moyen non pas de parler des complotistes en disant « ce sont des méchants, des salauds, des fachos » mais d’essayer de mesurer la qualité de ce qu’ils produisent.

Que voulez-vous montrer ?

On s’est demandé si ce que publient ces gens-là, à longueur de journée, est fiable. On avait plutôt l’impression que ça ne l’était pas, mais sans pouvoir le vérifier. Et c’est là que nous est venue l’idée un peu « dingo » de créer une fausse théorie du complot et voir si ça allait prendre. On alors inventé cette histoire sur Cuba et le virus du Sida.

Combien de fois la vidéo a-t-elle été partagée?

La vidéo [postée sur Youtube fin octobre 2015, ndlr] a été reprise 9350 fois en 3 semaines, sachant qu’elle venait d’un personnage fictif et qu’elle n’était constituée que de mensonges.

Pour partager la vidéo, vous avez créé ce fameux « Lionel Perrottin »

C’est une double vie, sur neuf mois d’enquête. La journée on est Thomas Huchon et on fait un documentaire, la nuit on est Lionel Perottin et on est un « conspi ». Ça nous a pris beaucoup d’énergie.

Pourquoi avoir inventé cette identité si tôt avant la diffusion du reportage ?

Nous avions conscience que le travail d’infiltration est un travail au long cours: on savait que plus longtemps on arriverait à exister sans être démasqués sur ces réseaux, plus cela renforçait notre crédibilité. Ce qui a été une surprise, c’est à aucun moment on n’a rencontré une forme de méfiance. J’ai beaucoup plus l’impression qu’on a été recrutés comme une vulgaire secte, qu’on m’a repéré et qu’on s’est dit « ah tiens, lui il est comme nous« .

Certains diront que 9300 vues en 3 semaines, ce n’est pas ce qu’on appelle une vidéo « virale ».

J’entends cette limite, que pose également le papier qu’a fait Arrêt sur images, en disant « 5000 vues sur Youtube [en 2 semaines, ndlr], ce n’est rien », moi je réponds : 5000 vues sur youtube, quand on est un média comme vous, ce n’est rien. Mais quand on n’est personne et qu’on n’existe pas…

Que veulent dire ces 9 300 vues?

Il faut prendre deux éléments en considération. On a fait une expérience qui avait des limites. La première : qu’on ne voulait pas laisser ce truc sur Internet trop longtemps. On voulait tester ça dans un univers clos : on voulait le laisser trois semaines, on l’a laissé trois semaines.

Le fait que vous ayez choisi d’arrêter l’expérience le 12 novembre, la veille des attentats, c’est un hasard?

C’est un hasard total !

On peut regretter que vous n’alliez pas plus loin au sein de ceux qui composent la complosphère…

On n’est pas parti en se disant « on va se faire Soral et Dieudonné« . Notre objectif, ce n’était pas les têtes de gondole. Même s’ils ont un rôle dans la propagation de ces contenus, ce ne sont pas ceux qui font toute l’audience. On a décidé d’être le moins proactif possible. J’aurais pu écrire à Alain Soral et Dieudonné pour leur envoyer, ou aux tas de gens qui ont écrit des sites spécifiques sur les complots autour du sida, mais on a décidé de ne pas le faire, car ça biaisait le résultat. On voulait mesurer dans quel espace de temps tout cela allait se faire tout seul.

Quelles limites avez-vous posé à cet exercice?

L’immense difficulté, c’était d’arriver à maintenir le cadre de l’expérience le plus intact possible.On s’est mis un certain nombre de garde-fous. Si jamais une fausse information de notre docu était sortie, qui aurait pu être utilisée en-dehors du docu, on aurait dit « stop » tout de suite.


Quelle est la morale de l’histoire ?

Il y a plusieurs morales. La première, c’est que les sites conspirationnistes ne sont pas ce qu’ils prétendent : des parangons de la vérité ou des gens qui seraient de grands enquêteurs, vu qu’on peut leur faire répéter n’importe quoi, du moment où ça va dans le sens de ce qu’ils racontent.
Peut-être que ces gens ne sont pas aussi vertueux qu’ils le prétendent, et peut-être que le public doit être plus attentif là-dessus. Nous, journalistes, on a intérêt à se servir de tout ça pour le faire connaître : ce sont des gens qui nous crachent au visage toute la journée. Pour une fois qu’on peut leur dire : « vous n’êtes pas des journalistes« …

Et la deuxième morale ?

La deuxième morale, c’est que si on a réussi à faire une toute petite partie du travail (et j’insiste sur ce point), il reste énormément de choses à faire.

Qu’allez-vous faire ?

Avec Spicee nous allons lancer une émission qui s’appellera ConspiHunter et qui sera un programme de réponse aux thèses conspirationnistes et de décryptage. Ce sera une émission vidéo web diffusée à partir de janvier 2016, en format court (5-10minutes), qui reviendra de manière très régulière. Comme point de départ, on va se servir de cette grille de lecture, cette cartographie, nos analyses de big data et prendre le temps de développer une reflexion autour.

Source : lesinrocks.com