La grande arnaque des faux experts-comptables

Les faux experts-comptables pullulent: ils sont deux fois plus nombreux en Ile-de-France que les experts inscrits à l’Ordre. Les startups ignorent trop souvent que la comptabilité ne peut être confiée qu’à un professionnel du chiffre diplômé, inscrit à l’Ordre. Au sein de l’incubateur HEC, d’ESCP Entrepreneurs et du Numa, on se passait l’adresse d’un illégal.

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Après dix ans dans une grande banque, un apprenti entrepreneur se lance dans la location de bureaux en 2013. Admis au Numa, le célèbre incubateur parisien, il se met vite en quête d’un professionnel du chiffre qui le décharge de la comptabilité. Le cabinet Consoleo lui est recommandé. Alexandre Debaecker, son dirigeant, est bien introduit dans le milieu des start-up : son nom circule à ESCP Entrepreneur, il anime des ateliers à l’incubateur HEC, il est sur la liste des mentors de Nextstars, autre couveuse de jeunes pousses…

Mais au fil des mois, l’entrepreneur s’inquiète : de moins en moins joignable, son comptable – qui pratique un tarif peu élevé de 2 000 euros par an – se fait prier pour fournir le moindre document. En juin, plus de nouvelles: l’homme s’est évaporé. « Je ne suis pas passé loin de la catastrophe », témoigne aujourd’hui le créateur d’entreprise. Il en frémit encore: « Quand j’ai transféré mes documents à un expert-comptable, je me suis rendu compte que les rares chiffres dont je disposais étaient faux, à quelques mois d’une levée de fonds… »

Une autre victime raconte: « Nous avons dû reprendre à zéro les déclarations Urssaf. Résultat, nous devons 20 000 euros d’arriérés et 3 000 euros de pénalités ». Comme ces deux témoins, des dizaines d’entrepreneurs ont été victimes de « l’expert » au profil de gendre idéal. Même Challenges s’y est laissé prendre : en 2013, Debaecker prodiguait des conseils de bonne gestion dans une vidéo improprement mise en ligne. N’étant pas inscrit à l’Ordre des experts-comptables, il serait, comme tous les experts illégaux, un « délinquant financier », selon les termes de l’ordre, qui a déposé plainte au côté des victimes, plaçant Debaecker sous le coup d’une instruction judiciaire. « Le dossier n’est pas aussi simple qu’il y paraît, proteste son avocat, Jean Hess. Nous avons beaucoup d’éléments à faire valoir ».

5.800 experts inscrits à l’Ordre, 10.000 illégaux à Paris

Passible de peines de prison et d’amendes, le délit « d’exercice illégal » est une véritable pandémie : les illégaux sont presque deux fois plus nombreux que les professionnels du chiffre autorisés. En Ile-de-France, les chiffres sont à peine croyables: 5.800 experts-comptables sont inscrits à l’ordre pour 10.000 officines clandestines. Or cette infraction est lourde de conséquences : à bas bruit, elle tue les petites structures. « Des centaines de chefs d’entreprise se retrouvent chaque année en liquidation judiciaire par la faute d’un expert-comptable illégal », souligne l’avocate Vanessa Bousardo, qui accompagne l’ordre devant les tribunaux.

L’ampleur du phénomène tient d’abord à la méconnaissance de l’infraction. La loi est pourtant très claire : par une ordonnance de 1945, la
tenue des comptes d’une entreprise est strictement réservée aux experts-comptables. Elle peut être effectuée en interne par le chef d’entreprise ou un salarié, mais il est interdit de déléguer cette tâche à un tiers n’étant pas inscrit à l’ordre. « Beaucoup d’entrepreneurs pensent à tort que la simple tenue de comptes peut être confiée à une personne externe. Et les illégaux ressortent régulièrement les mêmes arguments: “Je ne signais pas les liasses”, “je n’ai jamais prétendu être expert-comptable…”, observe Vanessa Bousardo.

Comptable se défendant d’être « expert-comptable », aigrefin usurpant ce titre sur sa carte de visite, salarié d’un cabinet vendant ses services à l’insu de son employeur, faux comptable couvert par la complicité d’un véritable expert-comptable : jouant du flou, tous sont hors la loi. « L’illégal a souvent un BTS de comptabilité, mais j’ai vu aussi un médecin condamné à Versailles, un artiste peintre qui arrondissait ses fins de mois et même un photographe de l’agence Sygma », relate Jacques Midali, ancien commissaire de police recruté par l’ordre d’Ile-de-France pour faire la chasse à ces clandestins.

Certaines officines clandestines emploient des salariés, et réalisent plusieurs millions d’euros de chiffre d’affaires. Des sociétés fantômes qui ne font aucune publicité et se cachent derrière des faux nez : conseil en gestion, aide aux affaires… « J’ai le souvenir d’un cas où la boîte aux lettres d’une société occulte était située à un bon kilomètre de l’endroit réel de l’activité », raconte Laurent L’Horset, directeur de l’agence de recherches privées Cap Investigations.

Certains illégaux complices de réseaux mafieux

Qui sont les clients des illégaux? Les petites entreprises cherchant un expert-comptable « moins cher » (lire encadré), les professions libérales, les intermittents du spectacle… « Presque tous les artistes confient leurs comptes à des illégaux », estime Bernard Sansot, avocat de l’ordre. A la fois victime et complice, le monde du showbiz réclame parfois de fausses attestations de travail… « L’exercice illégal est souvent une infraction sous-jacente à d’autres délits, comme le travail illégal ou la fraude à la TVA. Parfois, il s’associe même à de véritables réseaux délinquants », poursuit Bernard Sansot.

La première précaution, pour être sûr d’avoir affaire à un véritable expert-comptable, est de s’assurer que le cabinet est sous la responsabilité d’un expert-comptable inscrit à l’ordre. Une vérification qui se fait en un clic sur experts-comptables.fr/annuaire.

Source : challenges.fr