Les marchands de sable s’attaquent au littoral

Pour répondre à une demande de plus en plus forte, les industriels extraient du sable marin par milliards de tonnes. Avec des conséquences délétères pour les fragiles écosystèmes, y compris sur les côtes françaises.

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Face à la colère des milliers d’opposants à l’exploitation du sable coquillier en baie de Lannion (Côtes d’Armor), qui ont manifesté dimanche,  la Compagnie armoricaine de navigation (CAN), a décidé, mardi 13 septembre, de suspendre jusqu’en novembre ses prélèvements, qu’elle venait tout juste de lancer. La victoire, cependant, n’est que provisoire. C’est le 4 juillet 2016, que le préfet des Côtes-d’Armor, Pierre Lambert avait annoncé que le projet d’extraction en baie de Lannion allait vraisemblablement se concrétiser dès septembre. Et cela a effectivement été le cas, puisque l’extraction a commencé, en pleine nuit, entre mardi et mercredi 7 septembre. Un camouflet pour les deux associations et les treize communes qui, depuis plus de cinq ans, défendent âprement le fragile écosystème littoral. Cette annonce fait logiquement suite à la décision prise en septembre 2015 par le Premier ministre Manuel Valls et le ministre de l’Économie Emmanuel Macron d’accorder pour vingt ans à la CAN — filiale du groupe international Roullier — une concession sur cette côte du nord de la Bretagne, afin notamment de fournir aux agriculteurs de quoi amender leurs terres pour en atténuer l’acidité. De fait, les navires aspirateurs de sable — appelés « mariessalopes » du fait de leur travail jugé « sale » — ont commencé à prélever le précieux matériau d’une dune sous-marine située à moins de dix kilomètres de la côte et à une quarantaine de mètres de profondeur. Problème : cette accumulation de débris de coquilles est une zone de reproduction et de naissance des jeunes poissons et d’anguilles des sables, bien connue des pêcheurs. D’où leur inquiétude : avec la mise en route du projet d’extraction, tous les organismes vivant au sein de la dune sont condamnés à être déchiquetés. Cette frayère alimente également les colonies de fous de Bassan et de macareux moines de la réserve naturelle nationale des Sept-Iles, situées à proximité.

La réforme du code minier facilitera l’exploitation

Et les dégâts
seront sans doute bien plus vastes ! Car l’élinde du dragueur — son bras aspirateur géant — soulève un nuage de fines particules qui, telle une nuée atmosphérique, va dériver au gré des courants et des marées, assombrissant l’eau et se déposant sur la végétation marine alentour, avec des effets mortels. Or le site d’exploitation est situé exactement entre deux réserves naturelles protégées Natura 2000 ! « La remise en circulation des sédiments est souvent un point de grippage entre les exploitants et les autres utilisateurs de la mer« , reconnaît Éric Chaumillon, chercheur en géologie marine du littoral à l’université de La Rochelle. « Les échanges avec la côte sont mal connus, notamment en période de mauvais temps. C’est un domaine d’investigation pour lequel nous n’avons pas encore de formule mathématique, et donc pas de simulation possible. À une certaine distance et une plus grande profondeur en mer, les interactions sont plus limitées, mais les marchands de granulats ne veulent pas aller trop loin du rivage, pour des raisons de coût« . La baie de Lannion n’est que le dernier théâtre d’opérations d’une exploitation française qui puise déjà, chaque année, plus de 7 millions de tonnes de sable sur les côtes. Et le gouvernement préconise d’accroître encore l’exploitation des littoraux. La réforme en cours du code minier devrait d’ailleurs la faciliter en simplifiant les procédures et en raccourcissant les délais d’obtention des titres miniers.  » Le sable est omniprésent dans notre quotidien, écrit Christian Buchet, directeur du Centre d’études et de recherche de la mer de l’Institut catholique de Paris, dans son Livre noir de la mer. « Il existe aujourd’hui une ruée vers le sable qui n’a rien à envier à celle de l’or. »

12 millions de tonnes pour une centrale nucléaire

De fait, à l’échelle du globe, c’est la troisième ressource la plus consommée, après l’air et l’eau : plus de 15 milliards de tonnes par an (340 millions de tonnes pour la France en 2013), soit un volume d’échanges commerciaux de 70 milliards de dollars. Car le sable entre non seulement dans la fabrication des mortiers, verres, peintures, polymères, mastics… mais aussi dans celle des additifs alimentaires, cosmétiques, ordinateurs, puces électroniques (silicium), etc. Il reste cependant principalement utilisé dans le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP), notamment pour le béton armé, composé pour deux tiers de sable. Ce matériau, mis au point à la fin du 19e siècle, est en effet très performant et peu coûteux. En France, pour les seuls besoins de la construction, il s’en consomme sept tonnes par an et par habitant. Dans son documentaire récompensé Le Sable, enquête sur une disparition (Arte), Denis Delestrac indiquait par exemple que la construction d’un hôpital engloutit en moyenne 3000 tonnes de sable, 1 kilomètre d’autoroute 30 000 tonnes et une centrale nucléaire… 12 millions de tonnes !

Selon l’UNPG (Union nationale des producteurs de granulats), les sables et graviers français proviennent essentiellement de la fragmentation des roches massives, du lit des rivières, du recyclage des matériaux, du sable fossile (respectivement 199, 101, 23 et 19 millions de tonnes par an). « Mais 10 % de ces granulats proviennent désormais de la mer, précise Éric Chaumillon. Et cette part devrait encore s’accroître, car l’exploitation sur le continent devient de plus en plus contraignante : les ressources s’épuisent, les réglementations ont interdit le prélèvement du sable dans le lit des fleuves. » À l’échelle du globe, pourtant, le sable semble inépuisable. Mais la plus grande partie est inexploitable, étant profondément enfouie dans les océans ou sous d’autres sédiments. Les marchands de sable le savent bien, qui se sont tournés vers la côte depuis les années 1970. « Désormais, c’est l’exploitation majoritaire en mer qui se profile« , pronostique Éric Chaumillon. Un avenir où se déploierait une flotte mondiale de milliers de navires de drague, pouvant aspirer chacun entre 4.000 et 400#.000# mètres cubes de sable par jour, dans la tranche d’eau comprise entre 0 et 200 #mètres de profondeur.

Une plage dérobée sans que personne ne s’y oppose

Les côtes de nombreux pays sont menacées… et pas seulement pour les besoins nationaux#! L’exemple de Dubaï est emblématique. La capitale éponyme de l’émirat a en e? et décidé, dans les années 2000, d’étendre son territoire en gagnant du terrain sur la mer, via trois presqu’îles simulant des palmiers (« #The Palm# ») et un archipel de 300 îles artificielles (« #The World# »), destinés aux loisirs de la jet-set mondiale. Soit plusieurs centaines de millions de tonnes de sable. La mince couche au large des côtes du pays ayant été vite épuisée, Dubaï n’a donc pas hésité à en importer… d’Australie?! Avant que la crise mondiale de 2009 ne plonge The World#dans le coma. Le maître d’oeuvre a stoppé les travaux, et les îlots s’effritent peu à peu dans la mer. À mesure que la pénurie s’intensifie et que les prix grimpent, le trafic illégal s’amplifie. C’est le cas notamment en Afrique de l’Ouest, au Cambodge, en Indonésie, au Mexique ou en Inde, où la « #mafia du sable# »#est extrêmement puissante #: en enrôlant de force les populations locales, elle réussit à extraire illégalement chaque année près de 500 millions de tonnes des rivières et du littoral. En 2008, en Jamaïque, la plage de Coral Springs a été dérobée sans que personne ne s’y oppose. Au Maroc, la région de Tanger propose maintenant aux touristes des plages… sans sable. Dans son documentaire, Denis Delestrac annonce la disparition des plages à l’horizon 2100 si rien n’est fait pour enrayer le pillage. Pourtant, l’océan présente la facture de ces folies. Un peu partout, les lignes de côte reculent, le sable n’étant plus là pour amortir les e? ets des tempêtes. Alors il faut avoir recours au sable marin pour recharger les plages, enterrant toute vie sous une couche de matériau mort… Ce phénomène d’érosion littorale a pris des proportions sans précédent durant l’hiver#2014 sur notre côte atlantique. En Indonésie, 25#îles ont déjà disparu pour alimenter Singapour en sable. Selon Robert DeConto, de l’université du Massachusetts et David Pollard, de l’université d’État de Pennsylvanie (États-Unis), les eaux des océans devraient monter de plus d’un mètre à l’horizon 2100. Fragilisées par les actions humaines, des dizaines de milliers d’autres îles seront alors rayées de la carte. Dans l’indifférence générale ?

Le sable : Pourquoi ne peut-on pas l’extraire du désert ?

Pourquoi Dubaï a-t-elle fait le choix du sable marin pour ses besoins dévorants en construction, alors que la ville est aux portes du désert et de ses innombrables dunes blondes?# ? Parce que le sable du désert a été créé par le vent, qui a longuement roulé ses grains de quartz en perles rondes et lisses. Résultat#: celles-ci ne s’agrègent pas entre elles et glissent inexorablement vers la mer. Pour élever une île — ou toute autre construction#— par remblayage, il faut utiliser des grains anguleux et rugueux, qui s’accrochent entre eux. Tous les pays comportant des déserts sont ainsi contraints d’importer du sable marin. Mais celui-ci doit être rincé pour être débarrassé de son sel — hautement corrosif —, sans quoi la pérennité des constructions est compromise… Raison pour laquelle les granulats destinés aujourd’hui au BTP sont encore essentiellement issus des carrières terrestres —#soit des accumulations reliques de la période quaternaire, il y a 2 millions d’années environ, au cours de laquelle le niveau marin a varié d’une amplitude de 100 mètres — et des berges et lits de rivière. C’est-à-dire des granulats possédant des qualités de rugosité et d’adhérence idéales.

Source : sciencesetavenir.fr