«Le lobby du tabac est composé de trois acteurs: le Big Tobacco, les buralistes et Bercy»

INTERVIEW- Marc Lomazzi publie Comment la mafia du tabac nous manipule, une enquête dans les coulisses du lobby cigarettier et ses méthodes peu recommandables pour gagner les politiques à une cause pourtant mortifère.

LE FIGARO: Vous publiez une enquête sur le lobby du tabac. Quels sont les acteurs de ce «système» que vous dénoncez dans votre livre?

MARC LOMAZZI*: Le lobby du tabac est composé de trois acteurs unis par de puissants liens d’intérêts. Vous avez d’abord les «Big Four», les quatre multinationales qui contrôlent plus de 95% du marché français: Philipp Morris (Marlboro) British American Tobbacco (Lucky strike, Dunhill..), Imperial Tobbacco (Gauloises, News..) et Japan Tobbaco (Camel, Winston…). Vous avez ensuite les buralistes qui ont en France le monopole de la vente de cigarettes et passent un contrat de gérance avec l’Etat. Le troisième acteur se trouve à Bercy. Sur les 18 milliards d’euros que génère chaque année l’industrie du tabac, le ministère des Finances en récolte 15 milliards sous forme de taxes. On comprend sa réticence à soutenir des mesures qui ferait baisser trop fortement la consommation de tabac et donc ses recettes fiscales…

En quoi le terme «mafia» est-il approprié pour qualifier ce système?

Par le passé, l’industrie du tabac a pratiqué la corruption, la contrebande et le mensonge pour vendre une marchandises qui fait en France 78.000 morts par an, soit 200 par jour. Aujourd’hui encore, elle continue d’employer des méthodes ayant pour but d’essayer de contourner la loi et de faire régner l’omerta sur ses combines. Les «repentis» que j’ai interrogé dans mon livre n’ont accepté de témoigner que parce que je leur ai garanti un anonymat absolu.

Sur les 18 milliards d’euros que génère chaque année l’industrie du tabac, le ministère des Finances en récolte 15 milliards sous forme de taxes. On comprend sa réticence à soutenir des mesures qui ferait baisser trop fortement la consommation de tabac et donc ses recettes fiscales…

Quelles sont ces méthodes employées par les cigarettiers?

Un exemple: La France a signé en 2004 une convention-cadre de l’OMS qui interdit aux élus de se laisser influencer par les interêts commerciaux de l’industrie du tabac. Or, cette dernière a recruté en France des anciens des cabinets ministériels ou de la haute administration, qui, connaissant parfaitement les rouages du système, lui permettent d’infiltrer le monde politique. Le lobby du tabac invite des élus, des hauts fonctionnaires à ce que l’on appelle des «programmes d’hospitalité» tout frais payés; il fournit clés en main aux députés des notes, des propositions de loi, rédige de A à Z des rapports. Les lobbystes font aussi peur aux élus en prétendant que s’ils votent des lois antitabac, ils perdront le vote des fumeurs! Le lobby s’appuie aussi sur des études faussées faisant croire que les règlementations anti-tabac ou la hausse des taxes sur la cigarette profiteraient aux réseaux mafieux de contrefaçon. Les Douanes ont démontré que cet argument été biaisé.

Pourtant, les législations antitabac se multiplient, et le prix du paquet ne cesse d’augmenter. N’avez-vous pas l’impression de surestimer la puissance de ce lobby?

Le lobby du tabac est toujours très puissant. La preuve: il devait y avoir une hausse de tabac en janvier 2015. Elle avait été annoncée par la ministre de la santé mais elle n’a finalement pas eu lieu à la suite des pressions exercées par Philip Morris et les buralistes. Or l’augmentation du prix reste le principal outil de la lutte contre le tabagisme. Cet outil a été cassé par l’entente sur les prix mise en place à partir de 2004 par le cartel des cigarettiers. Mais, c’est vrai, Marisol Touraine, qui est une farouche adversaire de la cigarette, a réussi à imposer au ministère du Budget le paquet neutre qui est entré en vigueur en mai 2016.

Justement, cette mesure aura-t-elle selon vous un impact sur la consommation de tabac?

Le lobby du tabac a lancé la controverse sur l’efficacité du paquet neutre déjà mis en œuvre en Australie et bientôt en Irlande et en Grande-Bretagne. Les experts s’accordent à dire que le paquet neutre fera peu reculer la consommation de ceux qui fument déjà, il peut en revanche contribuer à dissuader les plus jeunes d’entrer dans le tabagisme. Les cigarrettiers ont anticipé la manœuvre: ainsi Malboro, qui contrôle 40% du marché français, a déjà habitué ses clients à ne plus voir le nom de sa marque sur les paquets reconnaissable à la simple couleur rouge. Surtout, et les témoignages recueillis pour ce livre le montrent, la mesure était envisagée de longue date mais que le lobby du tabac avait toujours réussi, jusqu’à présent, à faire reculer les gouvernements. Si la loi passe, les Big tobacco menacent de porter plainte contre la France et de réclamer 20 milliards de dédommagements pour infraction à la propriété des marques. On le voit: la bataille n’est pas finie.

Marc Lomazzi est journaliste et rédacteur en chef adjiont du Parisien-Aujourd’hui en France. il publie Comment la mafia du tabac nous manipule chez Flammarion.

Source : Le Figaro