Nette défaite de l’extrême droite en Autriche

L’écologiste Alexander Van der Bellen devance de  plus de six points le candidat FPÖ, Norbert Hofer, à la présidentielle.

Autriche

Après sept longs mois de campagne, la soirée électorale fut étonnamment courte. Dimanche 4 décembre, il a fallu moins de trente minutes après la fermeture des bureaux de vote, pour que Norbert Hofer, le candidat du Parti libéral d’Autriche (FPÖ, extrême droite), reconnaisse sa défaite, face à son opposant écologiste, Alexander Van der Bellen. « Je suis immensément triste que ça n’ait pas marché », a simplement expliqué M. Hofer dans un bref message posté sur Facebook.

Le candidat d’extrême droite, qui se voyait déjà le premier président d’Europe issu de ce courant politique depuis 1945, a de quoi être déçu. Alors que le scrutin du 22 mai avait été très serré, puis annulé par la Cour constitutionnelle, celui du 4 décembre a donné rapidement une majorité très claire à M. Van der Bellen. Avec 53,3 % des voix selon les projections de la télévision publique, il devrait surpasser son adversaire d’environ 300 000 bulletins, contre à peine 31 000 en mai. Les votes par correspondance, qui devraient être dépouillés uniquement lundi, ne changeront pas cette tendance, d’autant qu’ils devraient être plus favorables au candidat écologiste.

M. Van der Bellen a accueilli cette victoire dans une atmosphère de liesse, même si l’universitaire de 72 ans était visiblement marqué par cette campagne qui n’en finissait plus. Ses partisans, jeunes, multiculturels, bobos, l’ont longuement ovationné dans une salle de réception du centre de Vienne, où ils brandissaient des drapeaux autrichiens et arc-en-ciel. Le rappeur d’origine iranienne Nazar était ainsi présent au milieu du public, tout comme de nombreux responsables politiques sociaux-démocrates ou écologistes. « Nous avons montré à l’Europe et au monde que c’est possible » de battre l’extrême droite, a expliqué le futur pré­sident, conscient qu’après la ­victoire du Brexit au Royaume-Uni et de Donald Trump aux Etats-Unis les caméras du monde entier étaient braquées, dimanche soir, sur l’Autriche.

« Le choix de l’ouverture »

« Aujourd’hui était le jour historique le plus important pour l’Autriche et pour l’Europe depuis longtemps », proclamait ainsi le clip de victoire du candidat écologiste. Signe de ce soulagement européen, les félicitations ont rapidement afflué de toutes les grandes capitales. « Le peuple autrichien a fait le choix de l’Europe et de l’ouverture », a vanté François ­Hollande. Il « a envoyé un signal proeuropéen très fort. La fête de Mme Le Pen et des populistes tombe à l’eau ce soir », a abondé le chef de file des eurodéputés du Parti populaire européen (PPE, droite), l’Allemand Manfred Weber. « Une bouffée d’air frais à l’heure où ­l’Europe est menacée par la progression de l’extrême droite », a renchéri le premier ministre grec, Alexis Tsipras.

Alors que les Autrichiens sont majoritairement attachés à l’Union européenne (UE), M. Van der Bellen leur a efficacement fait comprendre qu’un président d’extrême droite pouvait marginaliser leur pays. Même s’il ne prônait pas la sortie de l’UE, ­Norbert Hofer avait expliqué durant la campagne qu’il comptait convoquer un référendum sur l’appartenance à l’UE en cas de nouvel approfondissement de la construction européenne ou d’élargissement à la Turquie. ­Dimanche encore, il a dû publiquement se distancer de Nigel Farage, figure du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, anti-UE), qui avait cru bon d’assurer qu’il convoquerait un référendum sur le modèle du Brexit en cas de victoire. Face à ces atermoiements, M. Van der Bellen n’a, lui, cessé d’affirmer sur les plateaux télé que « [sa] conviction est que l’Autriche a un rôle important à jouer dans l’Union européenne ».

L’immigration au second plan

« Je pense que le FPÖ a fait une ­erreur en instrumentalisant la religion dans la dernière phase de la campagne, estime également la députée écologiste Alev Korun. Le slogan “Avec l’aide de Dieu” a fait peur à beaucoup de gens. Nombreux sont ceux que j’ai ­entendus dire qu’ils allaient soutenir Alexander Van der Bellen après cela ». Alors que le précédent ­scrutin s’était déroulé quelques semaines après la fermeture de la route des Balkans et l’arrivée massive de réfugiés dans le pays, le ­sujet migratoire est aussi passé au second plan et n’a pas pu profiter autant au FPÖ.

Si l’extrême droite autrichienne a échoué dimanche soir, elle ne s’avoue toutefois pas vaincue et compte bien profiter des législatives de 2018 pour prendre le « vrai » pouvoir – celui de la chancellerie. « Tout le système politique, toutes les élites, tous les partis ont fait campagne contre nous. Ils ont essayé par tous les moyens de nous bloquer, ils ont créé la peur et la panique », a fustigé le président du FPÖ, Heinz-Christian Strache, en constatant que son candidat n’avait échoué « que de peu ». « Mais quand vous avez des dizaines de milliers de jeunes qui votent pour vous, est-ce qu’on peut dire qu’il s’agit uniquement d’élites ? », lui a répondu M. Van der Bellen, fort de 58 % des suffrages des moins de 29 ans, selon les sondages. Plusieurs personnalités politiques et culturelles s’étaient mobilisées ces dernières semaines pour appeler les Autrichiens à faire barrage à l’extrême droite.

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Le vainqueur a toutefois promis de se pencher sur les inquiétudes des électeurs du FPÖ pour tenter de les résoudre. Si l’Autriche reste un des pays les plus riches du continent, le chômage est en hausse et la peur du déclassement se répand. De plus, les sondages prédisent que le FPÖ pourrait arriver en tête des législatives, en position de force pour former une coalition autour de M. Strache. Militant du FPÖ présent dans les locaux du groupe parlementaire, Georg Fürnkranz tentait ainsi de relativiser la défaite : « Nous avons doublé le nombre de nos électeurs depuis les dernières législatives, et il est certain que le prochain chancelier de l’Autriche sera issu du FPÖ. »

Risque de blocage institutionnel

Une éventualité qui pourrait déclencher un blocage institutionnel grave : M. Van der Bellen a expliqué, pendant la campagne, qu’il refuserait de nommer un responsable du FPÖ à la chancellerie. De nouveau interrogé à ce sujet dimanche soir, le président autrichien a expliqué qu’il ferait « tout son possible » pour que le gouvernement autrichien reste « conscient de ses responsabilités envers l’Union européenne ». « Mais dans les limites des pouvoirs qui me sont attribués », a-t-il toutefois précisé. Premier président écologiste d’Autriche, M. Van der Bellen compte éviter de rester dans l’Histoire comme celui qui aura donné les clefs du pouvoir à l’extrême droite.

Source : le Monde