Pesticides interdits dans les fraises espagnoles: « Tout le monde laisse faire »

S’estimant victime de la concurrence déloyale des fraisiculteurs ibériques, qui utiliseraient des pesticides interdits en Europe, un maraîcher français attaque l’Etat espagnol. Son avocat, Emmanuel Ludot, demande à Bruxelles de saisir la Cour de justice de l’UE.

La démarche est inédite. Un petit producteur de fraises biologiques a soumis, il y a une dizaine de jours, une plainte contre l’Etat espagnol à la Commission européenne, la seule institution à pouvoir, avec les Etats membres, à saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).

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Jean-Claude Terlet, installé près de Soissons (Aisne), s’estime en effet victime de la concurrence déloyale des fraisiculteurs espagnols, des mastodontes qu’il accuse d’employer, à très haute dose, des pesticides interdits par les directives européennes, obtenant ainsi des rendements hors du commun. Me Emmanuel Ludot, son avocat, explique sa démarche à L’Express.

Que reproche votre client à ses concurrents espagnols?

Tous les fraisiculteurs espagnols utilisent, sans limite et sans vergogne, l’ensemble des pesticides qui sont à leur disposition sur le marché espagnol, soit de manière officielle, soit de manière occulte, dont un certain nombre de pesticides qui ont fait l’objet d’une alerte de la part des autorités européennes parce qu’ils sont dangereux pour la santé humaine, notamment cancérigènes. Et vous trouvez également d’autres pesticides, encore plus offensifs, qui sont livrés à certains maraîchers espagnols et qui proviennent d’un marché dit parallèle, notamment en provenance de Chine.

C’est, par exemple, le cas des maraîchers de Gibraltar, qui utilisent ces produits pesticides, et qui obtiennent des rendements évidemment hors du commun. Mais avec des méthodes prohibées, illicites et déloyales. Mon client, lui, achète des araignées rouges pour dévorer toutes les espèces nuisibles pour ses fraises, ou des coléoptères pollinisateurs, qu’il paie une fortune. Et il se retrouve le samedi matin sur le marché avec des gens qui lui rient au nez parce que sa fraise est à 8,50 euros le kilo, contre 60 centimes d’euros pour les fraises espagnoles à Rungis!

Pourquoi cibler l’Etat espagnol dans votre plainte?

Cette plainte cible l’Etat espagnol, en tant qu’Etat membre, pris en la personne de son Premier ministre [Mariano Rajoy], pour sa politique agricole qui officialise l’utilisation de pesticides pourtant interdits par les directives communautaires. La législation espagnole donne un crédit total à ces méthodes de production. Il suffit de rentrer dans n’importe quel magasin spécialisé en pesticides et vous avez à votre disposition tous les pesticides les plus interdits, sans aucune difficulté. Aucun texte espagnol n’instaure, comme délit pénal, le fait d’utiliser certains pesticides dangereux et aucune répression n’a été mise en place. Enfin, les directives européennes n’ont jamais été introduites dans la législation espagnole. L’Espagne est la caricature de ce qu’il ne faut pas faire.

Et les plantations de fraises sont loin d’être les seules concernées. C’est une situation généralisée. L’Etat espagnol est responsable des dérives chimiques de tout un pan de son économie, la culture des légumes et des fruits, qui repose essentiellement sur du dumping économique: des bas coûts et des prix qui sont imbattables lorsqu’ils arrivent sur le sol français, dans la mesure où les méthodes utilisées sont en contradiction avec les directives communautaires. »

Pourquoi vouloir saisir la Cour de justice de l’Union européenne?

« C’est la seule façon pour les maraîchers d’être entendus, dans la mesure où rien n’est fait pour mettre fin à ces pratiques. Ni de la part du Parlement européen, ni des organisations syndicales, ou même des associations écologistes! Tout le monde laisse faire. Pour l’instant, mon client est seul dans sa démarche, mais c’est provisoire, puisqu’il commence à être rejoint par un nombre important de petits maraîchers, qui st en train de se structurer, en dehors des organisations syndicales.

En l’état, c’est David contre Goliath. Mais si la Commission s’en empare, ce sera le combat de Goliath contre Goliath. Ce que nous voulons, c’est passer le relais à la Commission parce que nous n’avons pas les moyens de nous attaquer seuls à l’Espagne.

Source : L’express