RSA vs Smic : non, on ne gagne pas autant sans travailler, comme le prétend «Valeurs actuelles»

Dans un climat de dénonciation de «l’assistanat» par les candidats de la primaire LR, le magazine extrême droitier a sorti une comparaison erronée des revenus du travail et de ceux des «assistés».

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La grande chasse aux «assistés» (sic) est lancée. C’est l’un des sujets tendance de la primaire LR. Et on entend chez quasiment tous les candidats la ritournelle selon laquelle lesdits «assistés» perçoivent plus, ou autant, de revenus que ceux qui travaillent. Valeurs Actuelles a décidé d’enfoncer le clou, en publiant dans son numéro de la semaine dernière un dossier sur le sujet, sobrement intitulé en une : «Les assistés : comment ils ruinent la France.» Dans la double page qui ouvre le dossier, on lit cette phrase déjà entendue à satiété : «En bout de course, un couple marié avec deux enfants qui ne travaille pas gagne pratiquement autant qu’un autre percevant un Smic.» Mais cette fois, Valeurs actuelles a voulu en apporter la preuve. Une note renvoie (trois pages plus loin) à un tableau qui semble vouloir étayer cette thèse en comparant les revenus d’une famille avec deux enfants au RSA, et de la même famille vivant des revenus du travail :

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DÉSINTOX. Première remarque : il semble que Valeurs Actuelles ait du mal à lire son propre tableau. La légende indique en effet qu’«en bout de course, à 150 euros près, être sans activité rapporte autant pour une famille avec deux enfants qu’un Smic». Ce qui n’est cas raccord avec les chiffres du tableau. Lequel indique un différentiel de revenus entre les deux familles de 296 euros (2 151 euros pour un Smic contre 1 855 euros pour le RSA), et non 150 euros. Mais bon, si le magazine se contentait de lire de traviole son tableau, ce ne serait pas grave. Ce qui est grave, c’est que le tableau est faux.

ll n’y a rien à redire a priori sur l’estimation faites par Valeurs Actuelles concernant les aides au logement, la prime de Noël, l’ARS, le RSA, la prime d’activité et les allocations familiales. Désintox a trouvé les mêmes chiffres.

Une gratuité des transports qui devient un revenu

En revanche, les choses se gâtent quand on regarde la ligne concernant les transports… qui «rapporte» à la famille au RSA 292 €, et 0 € à la famille percevant un Smic. Premier problème : il ne s’agit pas d’un revenu. Valeurs actuelles a fait le choix de transformer l’économie supposée que réalise la famille au RSA sur ce poste en gain. C’est un peu trompeur dans la présentation, puisqu’il ne s’agit en rien d’argent perçu. Deuxième problème, plus grave, le calcul est grossièrement faux. Valeurs actuelles considère que la famille au RSA «gagne» 292 euros par mois au titre du transport. La famille test ayant été placée arbitrairement (pourquoi pas) en Ile-de-France, la somme correspond, explique une note en bas du tableau, à l’économie de quatre forfaits Navigo (l’abonnement mensuel francilien, à 73 euros chacun). Ce qui est très malhonnête.

Car s’il est vrai que la famille au RSA bénéficie de la gratuité des transports selon les critères de la tarification sociale du Syndicat des transports d’Ile-de-France (Stif), évoquer un gain de 292 euros n’a aucun sens… puisque aucune famille – même très aisée – ne paye ça. En effet, les enfants scolarisées en Ile-de-France (qu’ils soient en primaire ou au collège, et quelles que soient les ressources de la famille) bénéficient
avec la carte Imagine R d’un tarif réduit (37,10 euros par mois contre 73 euros pour le Navigo). Une famille francilienne aisée paye donc pour ses deux enfants 74 euros… non 146. Sans compter que le passe Navigo des adultes qui travaillent doit être remboursé à hauteur de 50 % par l’employeur. Bref, la somme de 292 euros que la famille au RSA économiserait (et que Valeurs actuelles transforme en revenu !) ne correspond à rien.

L’autre erreur (ou arnaque) de Valeurs Actuelles est de considérer que la famille vivant avec un Smic ne bénéficie, elle, d’aucune réduction sur les transports. Sauf qu’avec un Smic pour deux adultes et deux enfants, la famille est éligible à la CMU-C 1 (1), et bénéficie également à ce titre de la tarification solidarité transport du Stif. Cette réduction se traduit par une économie de 75 % sur les forfaits transports, via un forfait mensuel navigo solidarité à 18,25 euros par mois, dont peuvent bénéficier tous les membres du foyer (et qui est toujours remboursé par l’employeur à hauteur de 50 %). Les enfants, peuvent conserver la carte imagine R et bénéficier, selon les âges et les départements, de tarifs réduits pour les boursiers. Au final, avec deux adultes et deux enfants, la facture totale en transports de la famille vivant avec un Smic n’excède pas 73 euros par mois. La différence entre ce que débourse la famille au RSA pour les transports et ce que paye la famille percevant un Smic est donc de 73 euros… pas 292 (et moins de 64 euros en comptant un remboursement employeur). Ce qui fait une petite différence.

Des dégrèvements oubliés

Le magazine fait la même erreur concernant la taxe d’habitation, dont sera effectivement exonérée la famille vivant du seul RSA. Mais la famille au Smic bénéficiera elle aussi d’un dégrèvement au titre de ses bas revenus. Il en va de même pour les «tarifs sociaux» (gain non chiffré) dont Valeurs Actuelles affirme qu’ils profitent à la famille au RSA mais pas à celle ayant un Smic. C’est faux. Les tarifs sociaux de l’énergie bénéficient là aussi aux personnes éligibles à la CMU-C, et donc à la famille vivant avec un Smic.

«C’est une erreur classique, estime Jean-Christophe Sarrot, d’ATD Quart-Monde (qui avait déjà contribué à corriger avec Rue 89 un tableau établissant une comparaison foireuse Smic vs RSA), de considérer que les bénéficiaires du RSA accèdent à des aides sociales qui leur sont réservées à eux seuls. En réalité, bénéficiaires du RSA et travailleurs pauvres au Smic ont souvent accès aux mêmes aides.»

Conclusion : si l’on retient uniquement sur les revenus à proprement parler, l’écart entre la famille au RSA et celle bénéficiant d’un Smic est de 628 euros. Et en considérant le coût des transports, ce différentiel se réduit d’environ 70 euros. Mais il reste donc supérieur à 550 euros. Bref, il est difficile, sauf à mobiliser des trésors de mauvaise foi, de dire que les deux familles gagnent «pratiquement autant».

Une idée reçue qui ne se vérifie jamais, ou presque…

Cette idée d’une équivalence des revenus entre un foyer au RSA et un foyer bénéficiant du Smic est l’une des idées reçues sur laquelle ATD Quart-Monde revient dans un livre à paraître début octobre : «En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté.» Selon l’association, cette thèse se vérifie uniquement dans un cas : «Celui d’une personne seule et sans enfant. La personne au Smic n’a alors pratiquement pas accès aux aides (logement, santé, transports, énergie) et l’incitation financière à travailler est très faible ou inexistante. Ce cas représente environ 5 % des foyers fiscaux en France…»

Pour le reste, ATD Quart Monde publie dans son livre trois tableaux – pour trois configurations de foyers – qui montrent que l’écart de revenus entre des foyers percevant le RSA pour l’un, et l’équivalent d’un Smic pour l’autre, n’est jamais négligeable. D’après les calculs de l’association, l’écart est supérieur à 650 euros pour un couple avec deux enfants (l’exemple choisi par Valeurs actuelles), il est de 551 euros pour un couple sans enfant, ou de 516 euros pour un parent isolé avec deux enfants. Au-delà de la question du différentiel de revenu, l’association insiste aussi sur ce que représentent les revenus en valeur absolue. Ce qui permet de relativiser un peu la bienfaisance de la «pluie d’aides» que dénonce Valeurs actuelles. Dans les trois cas étudiés, les familles vivant du RSA vivent largement sous le seuil de pauvreté. Et ATD de noter aussi que les familles vivant avec un Smic, même avec quelque 500 euros de plus, sont à peine au-dessus de ce seuil.

Le livre En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté sort le 3 octobre. Puissent les candidats à la primaire LR y jeter un œil afin d’arrêter de dire n’importe quoi. Pour Valeurs actuelles, c’est trop tard.

(1) Pour être éligible à la CMU-C en 2016, un couple avec deux enfants ne doit pas voir ses revenus dépasser 1 514 euros par mois. Les revenus pris en compte sont le salaire, les allocations familiales, à quoi s’ajoute un forfait logement en cas d’aides au logement, équivalent pour trois personnes ou plus à 158,95 euros. Ce qui nous donne dans le cas de la famille percevant un Smic : 1144 euros de salaires + 129 euros d’allocations familiales + 158,95 euros de forfait logement. Soit un total de 1431,95 euros. Inférieur, donc, au plafond de 1514 euros.

Source : liberation.fr