La rumeur d’une théorie du complot débouche sur un coup de fusil

Un homme a ouvert le feu dans une pizzeria, influencé par une théorie du complot anti-Clinton. Pour la presse, ce fait divers illustre l’inquiétante influence des «fake news».

théorie du complot

Un dimanche après-midi dans la capitale américaine. Sur le coup de 15 heures, Edgar M. Welch, 28 ans, entre dans Comet Ping Pong, une pizzeria située dans un quartier chic du nord-ouest de Washington DC. L’homme pointe son fusil sur un employé qui parvient à s’échapper, puis tire dans ce restaurant apprécié des familles et des musiciens locaux, qui s’y produisent régulièrement. Aux policiers, qui l’arrêtent rapidement après le coup de feu, Welch explique avoir fait le déplacement de Caroline du Nord pour «enquêter lui-même» sur ce que le web complotiste a baptisé le «pizzagate».

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Pour faire simple (pas évident tant la pseudo-affaire est alambiquée), les partisans du soi-disant pizzagate sont persuadés que le restaurant est une couverture derrière laquelle opère un vaste réseau pédophile sataniste, dont les principaux bénéficiaires seraient les cadres du Parti démocrate et le cerveau John Podesta, le directeur de campagne d’Hillary Clinton. Depuis des semaines, James Alefantis, le propriétaire de Comet Pizza et par ailleurs influent leveur de fonds pro-démocrate au niveau local, est visé par des menaces de mort, en ligne et par téléphone. Alertée, la police locale avait d’ailleurs renforcé ses patrouilles dans la zone récemment, ce qui explique probablement l’arrestation rapide du suspect.

Ce fait divers, pourtant sans victime ni dégât, se retrouve à la une aux Etats-Unis. Pour la presse mainstream, il illustre l’avènement de l’ère de la «post-vérité» et le pouvoir de nuisance des «fake news», ces histoires délirantes et sans fondement montées en épingle sur les forums de discussion et les sites conspirationnistes, dont l’influence grandissante inquiète.

«Secte satanique»

La théorie émerge quelques jours avant l’élection présidentielle. Sur les forums de discussions 4chan, chaudron où se cuisine régulièrement ce que le Web a de pire à offrir, les trolls pro-Trump épluchent les mails hackés de John Podesta, divulgués par Wikileaks en octobre. Dans le tas, une série de messages échangés entre Podesta et Alefantis évoque une soirée de levée de fonds. Plusieurs membres de 4chan s’imaginent alors que le mot «pizza» est un code pour «pédophilie» ou bien «prostituée mineure» selon les versions.

Ils tissent des liens imaginaires avec d’autres théories populaires sur les réseaux d’extrême droite, faisant état d’une «secte satanique» dont Hillary Clinton et Podesta seraient les gourous (pendant la campagne, Barack Obama avait ironisé sur ces accusations démoniaques en se reniflant pour prouver qu’il ne sentait pas le souffre). Ainsi, à partir des révélations de Wikileaks, l’évocation d’un dîner chez l’artiste serbe Marina Abramovic, mondialement connue pour ses performances, s’est transformée en rituel luciférien sur les mêmes sites.

Elucubrations à partir de photos Instagram

La rumeur grossit et débarque sur Reddit et notamment la communauté The_Donald, forte de dizaines de milliers de membres et liée à l’«alt-right», une mouvance d’extrême droite avide d’intox anti-Clinton et de «memes» (montages parodiques) racistes. Ces derniers fouillent les comptes Instagram et Facebook liés au restaurant, y compris ceux des clients réguliers. Parmi les banales photos, ils trouvent des «preuves» partout: une enfant jouant avec du scotch sur une table du restaurant devient une victime ligotée, les tableaux modernistes du restaurant seraient en fait des codes dignes du Da Vinci Code. Ces élucubrations sont ensuite reprises sur les sites conspirationnistes populaires comme Vigilant Citizens, qui évoque «un réseau de trafic d’enfants pour les élites» et Infowars, dont Donald Trump relaie régulièrement les «fake news», à commencer par les millions d’électeurs illégaux (et imaginaires) d’Hillary Clinton.

Au bout de quelques jours, des manifestants se pressent devant la pizzeria. James Alefantis, proche de Podesta mais qui n’a jamais rencontré en personne Hillary Clinton, tente de tuer la rumeur en répondant à leurs questions, alors que les partisans du pizzagate le filment (la vidéo a ensuite été postée sur YouTube, en tant que nouvelle «preuve» ajoutée au dossier).

Tunnels imaginaires

Peine perdue: «Ils ignorent les faits basiques», se lamente Alefantis à la BBC. Par exemple, les viols auraient lieu dans la cave du restaurant, alors que la pizzeria n’a pas de sous-sol. En revanche, le fait que le nom James Alefantis évoque très vaguement la phrase française «j’aime les enfants» est un argument irréfutable pour les complotistes. Les standardistes de l’établissement sont harcelés d’appels: «Des gens nous prévenaient qu’ils allaient venir s’occuper de nous ou nous disaient de révéler où étaient les tunnels», raconte Alefantis à l’AFP.

Malgré les «désintox» des plus grands médias, de la BBC au New York Times, la polémique n’a fait qu’enfler, jusqu’à la frayeur de dimanche. Le soir même, Michael Flynn Jr., le fils du futur conseiller à la sécurité nationale à la Maison Blanche, tweete : «Jusqu’à ce que le pizzagate soit prouvé faux, ça reste une info. La gauche semble oublier les mails de Podesta et les nombreuses « coïncidences » qui s’y trouvent.» Et un journaliste du New Yorker de rappeler que le soir de sa victoire, Donald Trump aurait appelé Alex Jones, l’homme derrière le site Infowars, pour le remercier de son aide. Le camp Trump ne l’a jamais nié.

Source : Le Figaro