Sarkozy-Kadhafi: révélations sur le circuit des millions de la corruption

Alors que Mediapart et « Le Monde » ont révélé de nombreux éléments portant sur l’enquête visant un éventuel financement libyen de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en 2007, « Marianne » a pris connaissance du témoignage sous X au sujet du circuit de l’argent de la corruption franco-libyenne…Sarkozy-Kadhafi

Au cours de leur enquête sur un possible
financement par la Libye de cette campagne présidentielle de 2007, les policiers et les juges ont pu avoir certaines surprises. Comme en mars 2015, quand l’avocat franco-djiboutien Mohamed Aref, proche de l’intermédiaire Alexandre Djouhri, explique au téléphone alors qu’il est mis sur écoutes : « Oui, ils cherchent le lien avec Kadhafi mais ils ne cherchent pas au bon endroit ».

Fin septembre, le site Mediapart relançait l’affaire au niveau médiatique en révélant que les enquêteurs français avaient finalement mis la main , Choukri Ghanem, dans lequel sont mentionnés plusieurs versements pour un montant de 6,5 millions d’euros. Dans ce carnet, l’ancien dignitaire libyen écrit d’ailleurs ses doutes, comme le révèle Le Monde, quant à l’efficacité de cet argent : « J’ignore s’ils croient vraiment qu’ils peuvent changer la politique de la France moyennant cet argent. D’abord, les montants qu’ils engagent sont dérisoires à l’échelle de l’Europe. Et puis d’autres pays paient bien plus. »

Un témoignage clé… sous X pour l’affaire Sarkozy-Kadhafi

Dans le cadre du dossier d’instruction ouvert depuis bientôt trois ans, le juge Serge Tournaire a recueilli d’autres témoignages – au moins 7 – qui accréditent l’hypothèse du versement de fonds par Mouammar Kadhafi à l’équipe de Nicolas Sarkozy. Pour autant, malgré les documents recueillis, aucune preuve irréfutable ne vient pour l’instant confirmer ces accusations. Ainsi, le 13 mars 2014, un témoignage clé est recueilli sous X par les magistrats, dont Marianne a pris connaissance, et apporte plusieurs pistes concernant les canaux de financements possibles entre la Libye et la France.

Registres comptables à l’ambassade « volet politique »

On apprend ainsi que la Libye, lorsqu’elle voulait faire transiter de l’argent en France, passait par deux banques : la banque intérieur Arabe (BIA) située dans le 8e arrondissement, et la banque UBAF située à Neuilly dont le directeur était libyen : « Ces banques étaient utilisées pour transférer de l’argent liquide à l’ambassade de Libye en France : l’ambassadeur était autorisé à remettre de l’argent à telle ou telle personne sans recevoir en échange une signature. Ces transferts étaient enregistrés dans les registres comptables de l’ambassade avec comme mention “volet politique” (…) L’ambassade de Libye en France détenait des comptes dans ces banques. L’argent partait de la banque centrale libyenne et était viré sur ces comptes. Puis en fonction des ordres qu’il recevait, l’ambassadeur faisait des retraits en espèces ou procédait à des virements. Pour ce qui est des remises d’argent liquide, aucune trace n’était conservée de l’identité des destinataires, c’était confidentiel ».

Bachir Saleh et Choukri Ghanem évoqués comme « intermédiaires »

Répondant aux questions du juge, le témoin évoque alors différents « intermédiaires » probables « pour le transfert de fonds dans le cadre de l’éventuel financement illicite de la campagne de Nicolas Sarkozy » : d’abord, le frère d’Abdallah Senoussi, le chef de la sécurité intérieure en Libye, H’med Senoussi. Mais aussi Omar Brebech, chargé d’affaire auprès de l’ambassade libyenne à Paris, puis ambassadeur, entre 2004 et 2008, et retrouvé mort en Libye en janvier 2012, quelques semaines après la chute du régime.

Selon le témoin, un autre moyen de transférer de l’argent aurait pu être le fonds libyen d’investissement en Afrique (Lybia Africa Investement Portfolio, LAP), dirigé par par Béchir Saleh, l’ancien directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, qui fut exfiltré en urgence, par Alexandre Djouhri et l’ancien patron de la DCRI, Bernard Squarcini, de Paris vers l’Afrique du Sud (via le Niger), entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012, alors qu’il était visé par un mandat d’arrêt d’Interpol. Bachir Saleh a été convoqué le 7 septembre dernier par les enquêteurs français. Mais il n’a pas quitté Johannesburg, où il réside. Le témoignage de mars 2014 se termine alors sur la mise en cause de l’ancien ministre du pétrole libyen, Choukri Ghanem : « Des fonds auraient pu être transférés au travers de l’Association Nationale pour le Pétrole en Libye, qui coopérait avec Total. Cette structure était présidée par Choukri Ghanem qui a été assassiné à Vienne en Autriche ».

Une mort « hautement suspecte » selon Interpol

Le ministre du pétrole a été retrouvé mort le 29 avril 2012 dans le Danube en Autriche, soit le lendemain de la révélation par Mediapart du document libyen évoquant l’accord pour l’accord pour le versement de 50 millions d’euros en 2007, et là aussi, entre les deux tours de l’élection présidentielle en France. Officiellement, Choukri Ghanem est mort d’une crise cardiaque, mais Wikileaks a révélé depuis des mails de conseillers et diplomates envoyés sur la messagerie privée d’Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat de Barack Obama, dans lesquels la thèse officielle est mise à mal : selon des sources de renseignements qui y sont évoquées, la police autrichienne et Interpol jugeaient en réalité à l’époque « hautement suspect » le décès soudain de l’ancien ministre.

L’enquêteur Fabrice Arfi faisait déjà part en 2014 dans un livre (Le sens des affaires : voyage au bout de la corruption) de ses convictions à ce sujet :  « Je ne sais pas si les deux événements sont liés mais il ne fait aucun doute, selon les confidences de policiers autrichiens à un journaliste de Mediapart sur place, que l’homme n’est pas mort accidentellement ni ne s’est suicidé. Il ne fait pas de doute non plus que cette mort paralyse de nombreux témoins aujourd’hui qui, réfugiés dans plusieurs pays africains, ont peur de parler ». Au vu de l’avancée de l’enquête à Paris, peut-être que les langues vont enfin se délier.

Source : Marianne