Sous-payé, humilié… Après 11 ans de CDD, le Club Med m’a licencié comme un malpropre

Pierre L. a travaillé durant 16 ans au Club Med, dont 11 années de CDD. Après avoir gravi tous les échelons, il a fini par obtenir un CDI. Mais en 2015, alors qu’il n’avait jamais fait l’objet de la moindre sanction, il a été licencié pour « faute ». Face à cette décision qu’il juge injuste, il a décidé d’attaquer l’entreprise aux prud’hommes. Il n’est pas le seul à se trouver dans cette position.

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Le Club Med, c’était toute ma vie. J’y ai consacré 16 ans, dont 11 années de CDD, avant de décrocher le Graal : un CDI en 2010.

Après tant d’années durant lesquelles j’ai travaillé 16 heures par jour, sept jours sur sept, j’ai été licencié sans aucune raison valable en 2015.

Les valeurs du Club Med ne sont plus celles qu’elles étaient. Avec l’OPA et l’arrivée d’une nouvelle responsable RH des chefs de village, la situation s’est dégradée et c’est le petit personnel qui en paye le prix fort.

Bercé
dans une « grande famille »

En 1999, j’ai commencé à travailler au Club Med, car j’avais envie de voyager, de découvrir le monde et un mode de vie différent du mien. Je souhaitais y rester une ou deux saisons, pas plus.

Au début, tout se passait bien. J’étais bercé dans une « grande famille ». Nourri, blanchi, je n’avais beau gagner qu’environ 800 euros par mois et travailler non-stop de 7h à 2h du matin, sans toujours avoir de jour de congés, ça me plaisait.

À cette époque, j’avais une vingtaine d’années, je n’avais pas conscience de l’illégalité de ma situation. J’étais aveuglé.

Un système qui incite à courber l’échine

Une journée-type au Club Med, c’est se lever à 7h ; prendre tous ses repas avec les clients ; travailler dans son service le matin et l’après-midi ; participer aux danses et aux jeux autour de la piscine ; prendre part aux répétitions et aux spectacles ; accueillir les nouveaux clients à n’importe quelle heure de la journée ou de la nuit.

Le Club Med assure qu’il est possible de ne pas déjeuner avec les clients, mais, en réalité, si on ne le fait pas, il y a de fortes chances d’avoir de mauvaises évaluations à la fin de la saison. Ce système de notation est un poison pour le salarié. Si vous ne participez pas à toute cette « vie de village », vous disparaissez des radars la saison suivante.

Le système incite au silence, à courber l’échine. Il vaut mieux se faire discret si on veut évoluer et non finir sur une voie de garage. Ce mode de fonctionnement est assez tendancieux, car on n’ose pas demander les choses.

11 ans de CDD, soit 28 contrats différents

Je n’avais pas réellement conscience de ma situation. Pour eux, le changement d’endroits justifiait les contrats précaires. Nous étions considérés comme des saisonniers. Mais en réalité, lorsqu’on travaille un an et demi, soit trois saisons d’affilée, avec seulement 15 jours de pause, il s’agit d’un travail à plein temps.

J’ai enchaîné 11 ans de CDD, soit environ 28 contrats différents. Au fil du temps, j’ai gravi les échelons en passant de simple animateur à responsable sportif.

J’ai bien essayé d’être requalifié en CDI, mais on m’a toujours fait comprendre que ce n’était pas possible. Pour eux, c’était préférable d’avoir une armada de « gentils organisateurs » en CDD. Il fallait rester « politiquement correct » pour rester.

Pressé comme un citron, jeté comme une chaussette

Pour avoir un CDI, il n’y avait qu’une voie : être chef de village. J’ai donc postulé en interne pour décrocher ce poste. Il m’a fallu 11 ans pour l’obtenir, mais certains n’y arrivent jamais et sortent du système en moins de temps qu’il ne faut pour le dire après des années à travailler dans des conditions précaires et illégales.

J’avais un collègue, 11 ans d’ancienneté, à qui le Club Med avait promis monts et merveilles. Pendant trois ans, alors qu’il tentait de devenir chef de village, la direction lui répondait qu’il était sur la « bonne voie », mais que c’était trop tôt. Au bout de trois tentatives, on lui a répondu :

« Non, tu ne passeras pas chef de village. Pas de CDI pour toi, tu es trop vieux. Merci, au revoir. »

Le Club Med exploite au maximum son personnel précaire. L’entreprise les presse comme des citrons, avant de les jeter comme des chaussettes, sans se préoccuper de leur avenir, sans aucune indemnité.

Je me suis consacré à 200% à mon travail

J’ai été ravi d’être nommé chef de village. Après 11 ans de CDD, j’étais enfin récompensé avec un salaire de 1.900 euros. J’avais un statut de prétendu cadre « dirigeant » pour une seule raison : le salarié est exclu du bénéfice des règles protectrices du Code du travail sur la durée du travail, le repos quotidien et hebdomadaire, les jours fériés, le décompte du temps de travail, le paiement des heures supplémentaires. Des heures supplémentaires, je pouvais en faire 30 à 40 par semaine sans avoir le paiement d’une seule…

Pendant cinq ans, je me suis consacré à 200% à mon travail. Sans épouse, ni enfant, mon boulot était tout pour moi.

J’ai toujours eu de bons résultats financiers, sur la satisfaction des clients et sur le développement des équipes. À la fin de chaque saison, mon directeur opérationnel remplissait mes évaluations : elles ont toutes été bonnes, voire très bonnes.

En avril 2015, au lendemain de la fermeture de mon village à la fin de la saison hiver, j’ai reçu un coup de fil de la responsable RH des chefs de village qui m’a informé qu’elle avait reçu des retours négatifs de certains employés sur mon management et que suite à cela, ils étaient dans l’obligation de me suspendre de mes fonctions. J’étais convoqué au siège pour m’expliquer.

Je suis tombé des nues.

Licencié sans pouvoir me défendre

10 jours plus tard, je me suis rendu au siège du Club Med à Paris pour un entretien.

La responsable RH des chefs de village m’a rapidement lu quelques passages de soi-disant courriers qu’elle avait en sa possession et qui concernaient prétendument 4 ou 5 personnes de l’équipe, sur 170 employés. À aucun moment, elle ne m’a montré ces courriers. Je lui ai demandé, mais elle n’a pas voulu me les donner. J’ai appris plus tard qu’elle était à l’initiative de ces courriers et que c’était une énième manipulation.

Aucune enquête contradictoire n’a non plus été faite, au mépris de toute loyauté et d’esprit d’équité.

On ne peut pas plaire à tout le monde, mais je ne m’attendais pas au coup de massue qui a suivi : alors que je n’avais jamais écopé du moindre avertissement, j’ai reçu ma lettre de licenciement dix jours plus tard.

Tous les voyants (taux de satisfaction des clients, le turn-over des équipes, les résultats financiers) étaient dans le vert. Neuf des 12 managers de mon équipe m’ont fait une attestation sur l’honneur que ces reproches étaient injustifiés. Le PDG et le DG étaient venus en visite sur le village dix jours avant la fermeture et m’avaient, devant mon équipe de managers, grandement félicité pour la saison ; mon directeur opérationnel nous avait également remercié et félicité pour avoir, je cite : « Remis le village au niveau attendu ».

Je n’ai pas pu me défendre, ils voulaient ma tête, ils l’ont eu.

Quelle est l’employabilité d’un chef de village ?

J’étais anéanti, mon monde s’effondrait. En état de choc psychologique, je suis allé voir un médecin qui m’a mis en arrêt. Ça a été très compliqué pendant près d’un an. Quelle est l’employabilité d’un chef de village du Club Med ? J’étais persuadé de ne jamais retrouver un travail. J’ai d’ailleurs envoyé 60 candidatures sans obtenir de réponses positives.

Du jour au lendemain, je me suis retrouvé sans travail alors que pendant 16 ans, j’y étais plongé corps et âme. J’avais bien conscience que j’avais été dans une situation irrégulière, mais j’avais fermé les yeux parce que j’aimais ce que je faisais. J’ai été endormi.

Il y avait aussi un fort sentiment d’injustice. Si j’avais fait des erreurs avérées, j’en aurais accepté les conséquences. Mais ce n’était pas le cas.

Le Club Med n’a pas tenu compte de mon ancienneté

L’incompréhension, la colère, la peur, la trahison… Et puis merde, je me suis dit qu’il fallait que ça se sache ! Alors j’ai décidé de prendre un avocat pour me défendre : j’allais les attaquer aux prud’hommes.

Nous avons lancé une procédure pour réclamer la requalification de mes CDD en CDI, une indemnité pour travail dissimulé, des dommages et intérêts pour licenciement sans cause réelle et sérieuse et des indemnités conventionnelles de licenciement.

Actuellement, l’entreprise ne tient pas compte de mes 16 ans de contrats, seulement des cinq dernières années. Comme pour tous d’ailleurs, elle fait un trait sur toutes les années de CDD.

Je ne suis pas le seul

Ce qui m’est arrivé est arrivé à d’autres.

J’ai eu des collègues, licenciés du jour au lendemain, qui ont dû retourner vivre chez leurs parents parce qu’ils n’avaient pas d’autres choix. Un autre a été poussé à la porte après 38 ans de bons et loyaux services, d’une manière inhumaine et au combien incorrecte. Le fond est différent pour chacun, mais la forme est la même.

En 18 mois, il y a eu neuf départs de chefs de villages. C’est sans précédent au Club Med. Comment une entreprise comme celle-ci peut se permettre de traiter les gens ainsi ? D’autres sont en train de se mobiliser pour que la lumière soit également faite sur leur traitement.

Des pratiques honteuses et inhumaines

Leur principal objectif, c’est de se séparer de leur personnel à moindre coût. C’est pourquoi le Club Med pratique la stratégie de diviser pour mieux régner. Je trouve leur approche honteuse. Ce traitement inhumain et détestable doit être dénoncé.

Si j’ai travaillé pour le Club Med, c’est parce que je croyais aux valeurs de l’entreprise. Aujourd’hui, où sont-elles ? Je n’en vois plus une seule.

Source : leplus.nouvelobs.com