Suisse : Zoug, le paradis fiscal des multinationales

En imposant à 0,02 pour 1 000 le capital des sociétés holdings, le minuscule canton a attiré 200 000 sociétés boîtes aux lettres.

En imposant à 0,02 pour mille le capital des sociétés holding, le minuscule canton de Zoug est très attractif. © DR

Les Grecs fortunés ne se contentent plus de dissimuler leurs économies en Suisse. Ils y délocalisent aussi leurs entreprises, du moins fictivement. Coca-Cola Hellenic, la plus grosse capitalisation boursière du pays, annonce qu’elle installe son siège social dans le canton de Zoug en 2013. Ce ne serait qu’un début. Nikolaos Aggelidakis, président de la chambre de commerce Suisse-Grèce, assure que, pour échapper à la hausse des impôts dans leur pays, de nombreux chefs d’entreprise grecs lui téléphonent pour s’informer des avantages d’un déménagement de leur siège dans la Confédération.

Notamment les patrons de Perseus Specialty Food Products, l’un des plus gros producteurs grecs de l’alimentation pour poissons. « En fait, pour obtenir un siège social à Zoug, il suffit de fixer une simple plaque sur la boîte aux lettres d’un avocat du canton. Ce n’est même pas nécessaire d’embaucher une secrétaire », sourit Josef Lang, ancien dirigeant de la Ligue marxiste révolutionnaire, aujourd’hui responsable des Verts alternatifs. Josef Lang est l’empêcheur de tourner en rond dans ce petit canton montagneux de 240 km2, à un coup d’accélérateur de Zurich, la capitale économique de la Suisse. En s’alliant avec les socialistes, les écologistes ont réussi à faire passer une « votation » (référendum) interdisant aux membres du gouvernement zougois de siéger dans des conseils d’administration. Avant cela, certains ministres cumulaient plus d’une centaine de jetons.

La spécialité de Zoug, c’est moins son lac, son marché aux taureaux et son alcool de cerises que ses privilèges fiscaux aux sociétés holdings. Leur capital n’y est taxé qu’à 0,02 pour mille. « Quant à l’impôt sur les bénéfices, les sociétés ne le payent que sur le chiffre d’affaires réalisé en Suisse. Comme elles gagnent essentiellement leur argent à l’étranger, elles ne payent rien, ou presque, à Zoug », constate Josef Lang. Historien de renom, il n’a curieusement pas trouvé de travail à Zoug, et doit enseigner à Zurich.

Un seul hôtel deux étoiles

Glencore, le numéro un mondial des matières premières, entré en Bourse l’année dernière, qui emploie plus de 50 000 salariés dans le monde, est ainsi domicilié à Baar, une bourgade à côté de Zoug. Apparemment, les managers ne se réunissent pas très souvent au siège social : Baar ne compte qu’un modeste hôtel deux étoiles, donnant sur la gare… Même la Fraternité Saint-Pie X, fondée par monseigneur Marcel Lefebvre, n’est pas restée insensible à ce paradis fiscal. Elle a établi sa « maison généralice » à Menzingen, un autre village du canton de Zoug. Les offrandes peuvent être déposées à la Zuger Kantonalbank (la banque cantonale de Zoug).

À l’exception d’une première tour de 18 étages, dont la silhouette en biseau domine la ville, Zoug – 25 000 habitants -, catholique et de langue allemande, garde un charme d’avant-hier. Avec ses demeures du XIVe siècle, sa Zytturm (tour de l’Horloge), et ses rues étroites et tortueuses donnant sur un lac paisible. Mais en se glissant dans le hall des maisons bourgeoises, sous la plaque des avocats et des notaires s’alignent quelque 200 000 noms d’entreprises du monde entier.

Andreas Hürlimann, un autre Vert alternatif de Zoug, vient de dénoncer Viktor Vekselberg, l’homme le plus riche de Russie, avec une fortune estimée à 18 milliards de dollars. Le député écologiste assure que ce milliardaire, pourtant propriétaire d’un appartement avec vue sur le lac, acheté 4,5 millions d’euros, serait un faux résident zougois. Bénéficiant d’un forfait fiscal, le Russe n’habiterait pas six mois au moins par an à Zoug. Faut-il s’en étonner ? On s’ennuie tellement dans ce minuscule canton que les mauvaises langues prétendent que, pour passer le temps, certains attendent de voir bouger l’aiguille de la Zytturm indiquant les années bissextiles…

Source : Le Point