Syrie: Propagande, intox et communication, cette autre guerre qui divise

L’horreur de la guerre. Alors que la situation humanitaire ne cesse de se détériorer en Syrie et notamment à Alep, voici un dossier spécial sur cette crise sans fin…

Dans la nuit de lundi à mardi 13 décembre, il suffisait de taper le mot « Alep » ou « Aleppo » sur le réseau social Twitter pour mesurer l’ampleur de l’autre bataille qui se jouait en Syrie. Une bataille faite de mots, d’images, de vidéos et qui opposent chaque jour depuis le début du conflit des millions d’internautes devenus relais de chaque camp, pro Bachar al-Assad contre opposition.

Le soir de la chute d’Alep-est, assiégée par l’armée de Damas et la Russie depuis le mois d’août, on pouvait, au même moment, visionner des scènes de liesse et d’effusions de joie ou des séquences insoutenables d’assassinats à l’arme blanche. Alors, qui croire, qui lire et que comprendre à cette guerre de propagande entamée il y a cinq ans ?

Des sources limitées, une vérification compliquée

Dès le début de la révolution syrienne en mars 2011, l’accès au pays a été restreint aux journalistes internationaux par le régime. La mort de plusieurs reporters ou photographes, Gilles Jacquier, Marie Colvin ou Rémi Ochlik, et l’arrivée des djihadistes de Daesh dans certaines grandes agglomérations du pays ont fini par dissuader la quasi-totalité des rédactions d’envoyer des équipes couvrir le conflit sur place. Privés de terrain ou obligatoirement accompagnés par des représentants du régime de Bachar al-Assad, les journalistes se sont rapidement tournés vers des sources d’information alternatives.

Dans une étude menée en 2014 par la George Washington University sur le rôle des réseaux sociaux dans le conflit syrien, les trois auteurs expliquaient : « Les activistes ont essayé de mobiliser des soutiens internes et internationaux contre Bachar al-Assad avant même l’intensification des manifestations en mars 2011 […] La plupart des chaînes de télévisions, y compris les chaînes panarabes, ont massivement relayé des images tirées de vidéos YouTube réalisées par des Syriens « journalistes citoyens » soutenus par diverses ONG […].  Al-Jazeera a même développé en interne un service pour localiser, authentifier et recherche des preuves vidéos. »

À Alep, « activistes », « journalistes citoyens » inspirés par les Printemps arabes, bénévoles, médecins, universitaires mais aussi groupes armés comme l’Armée syrienne libre (ASL) diffusent chaque jour sur Twitter, Facebook et Whatsapp des informations sur la situation des civils. Rarement neutres, la plupart des informations transmises par ces relais civils ou militairement engagés peuvent être recoupés par d’autres sources, responsables humanitaires encore présents sur place (le Croissant Rouge Syrien, la Défense civile syrienne, l’OSDH, les soignants restés en lien avec Médecins du Monde, etc.) ou instances internationales.

L’ère du doute

Pourquoi, alors, est-il si difficile d’accorder du crédit à telle ou telle source ? « La situation en Syrie prouve combien nos sociétés sont imprégnées par les théories du complot », analyse Ziad Majed, politologue libanais spécialiste de la Syrie et enseignant à l’université américaine de Paris, « Depuis le mensonge proféré par les Etats-Unis sur les armes de destructions massives en Irak, la suspicion d’une manœuvre américaine émerge dès qu’un conflit éclate dans un pays supposé être anti-impérialiste. »

Pour le chercheur, le soutien accordé à l’Etat syrien et à la Russie dans ce conflit, rassemble les membres de camps aux sensibilités politiques très diverses : « Certaines personnes à gauche de la gauche, nostalgiques de l’URSS et de la guerre froide, vont être fascinées par la figure de Poutine. D’autres à l’extrême droite vont l’admirer, comme Bachar, pour son sens du nationalisme. À cela on peut ajouter les culturalistes qui considèrent la Syrie et les pays arabes comme étant simplement capables de tuer ou de se faire tuer et incapables de construire un modèle démocratique. » Enfin, la massification des contenus, la machine étatique de propagande et les manipulations de l’opposition ont définitivement polarisé les camps qui s’affrontent.

Deux camps pris en flagrant délit de manipulation

« Si Bachar tient depuis 5 ans, c’est qu’il a des partisans, et des minorités convaincues. Son régime baasiste repose sur une tradition de parti unique et de propagande d’Etat, souligne François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l’Iris. C’est un bon communicant, il n’hésite pas à exploiter le charme de sa femme sur les réseaux sociaux. » Lancé en 2013, le compte Instagram SyrianPresidency réuni des clichés du couple aux chevets de soldats blessés, lors d’une remise de diplôme ou auprès d’enfants handicapés.

Et le Président syrien bénéficie d’autres canaux pour diffuser sa vision du conflit. « La différence avec la révolution Egyptienne par exemple tient à la présence de partisans d’Assad sur Facebook et la production de vidéos visant à discréditer les activistes notamment lors des premières manifestations à Homs », ajoute Enrico De Angelis, chercheur en communication politique et spécialiste des médias arabes. Dès le début du soulèvement, le régime cherche à créer le doute à propos de cette opposition si disparate et désorganisée affirme Ziad Majed : « Il va présenter une version des faits qui flirte avec l’imaginaire européen en expliquant qu’en face, ce sont des islamistes radicaux manipulés par les Etats du Golfe qui s’attaquent à un pays laïc. »

 

Est-ce que cela signifie que tout ce que publient la Russie et la Syrie est faux et l’opposition avéré ? Pas forcément répond le politologue : « Il peut y avoir des photographies authentiques et des chiffres corrects diffusés sur
les réseaux par le régime de Bachar. Mais ils sont au service d’une propagande qui consiste à répéter 100 fois le même mensonge pour qu’il finisse par paraître crédible. » Et si le doute est parvenu à s’immiscer, cela s’explique aussi par les manipulations repérées côté opposition.

 

Sam Dubberley, consultant pour Amnesty International a relaté le travail de vérification sur les réseaux sociaux mené par l’ONG pour documenter d’éventuels crimes de guerre. A titre d’exemple, le soir du 13 décembre, deux clichés et une vidéo ont été massivement relayés, notamment par des activistes et sympathisants de l’opposition syriennes alors qu’ils ne concernaient en rien à la situation à Alep.

Pour François-Bernard Huyghe, il s’agit d’une des conséquences de la « compétition pour l’attention internationale » : « Les opposants émettent beaucoup et s’appuient sur une stratégie : balancer aux Occidentaux l’information qui plaît aux Occidentaux, des images bouleversantes, émouvantes ou atroces. C’est ce qu’on produit dans toutes les guerres. »

Source : 20minutes