Turquie : arrestation du rédacteur en chef du quotidien d’opposition « Cumhuriyet »

Plus de 10 000 fonctionnaires sont par ailleurs mis à pied.

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La police turque a fait une descente, lundi 31 octobre à l’aube, aux domiciles de plusieurs journalistes du quotidien d’opposition Cumhuriyet. A Istanbul, le rédacteur en chef, Murat Sabuncu, a été arrêté. A Ankara, le journaliste Güray Öz a été interpellé. En revanche, les policiers n’ont pas trouvé chez lui Akin Atalay, le président du directoire, qui séjourne actuellement à l’étranger.

Treize mandats d’arrêt ont été émis contre les journalistes du quotidien, soupçonnés, selon le procureur d’Istanbul, de connivence avec deux organisations terroristes : le mouvement de Fethullah Gülen, accusé d’avoir fomenté la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, interdit en Turquie).

Cumhuriyet (« République ») est un quotidien à faible tirage (52 000 exemplaires) mais très respecté en Turquie. Axé sur les valeurs républicaines transmises par Atatürk, il a fait sienne la défense de la laïcité, notamment en publiant, en 2015, les caricatures parues dans Charlie Hebdo. Le 6 mai, Can Dündar, l’ex-rédacteur en chef, ainsi qu’Erdem Gül, le correspondant du journal à Ankara, ont été condamnés, en première instance, à cinq ans de prison ferme pour avoir publié une enquête sur la livraison d’armes, par les services turcs, à la rébellion contre Bachar Al-Assad, en Syrie. Victime d’une tentative d’assassinat devant le tribunal ce jour-là, Can Dündar vit aujourd’hui en exil en Europe.

Recteurs nommés par Erdogan

Ces arrestations s’inscrivent dans le cadre d’un nouveau tour de vis déclenché samedi 29 octobre, le jour où la fondation de la République est célébrée dans toute la Turquie. Depuis le putsch manqué du 15 juillet, l’état d’urgence est en vigueur dans le pays, ce qui permet à l’exécutif d’agir sans entraves, sans passer par le Parlement, encore moins par les instances judiciaires, ravagées par les purges après l’éviction de plus de 4 000 magistrats.

Selon le nouveau décret publié samedi, environ 10 000 fonctionnaires ont été mis à pied, quinze médias ont été fermés, les droits des avocats ont été limités et les recteurs d’université seront dorénavant nommés par le président Recep Tayyip Erdogan. Les décrets précédents avaient permis, au nom de la lutte contre le « terrorisme », de limoger 100 000 fonctionnaires et d’arrêter plus de 30 000 personnes. Le dernier en date met donc à pied 10 131 personnes (dont 2 534 au ministère de la justice, 3 486 à l’éducation, 2 774 à la santé et 101 dans l’armée).

Le nouveau décret porte surtout un rude coup à l’exercice du métier d’avocat. Dorénavant, leurs conversations avec leurs clients soupçonnés de « terrorisme » seront enregistrées, la présence d’un gardien sera obligatoire, les documents écrits échangés devront être visés par les autorités. Si le juge l’estime nécessaire, les visites de l’avocat pourront être supprimées pendant six mois. Les partis d’opposition et les défenseurs des droits de l’homme reprochent au gouvernement de profiter de l’état d’urgence – prolongé jusqu’en janvier 2017 – pour museler toute forme d’opposition sous couvert de lutte contre le terrorisme.

Les quinze médias fermés samedi sont des médias kurdes connus, tels l’agence de presse Dicle et le magazine mensuel Evrensel Kultur. Dimanche 30 octobre, Gültan Kisanak et Firat Anli, les deux comaires de Diyarbakir, la « capitale » du Sud-Est à majorité kurde, qui avaient été interpellés quelques jours plus tôt, ont été inculpés pour « soutien logistique à une organisation terroriste ». Politiciens respectés, les comaires sont accusés, entre autres, d’avoir fourni des véhicules municipaux pour les enterrements de rebelles du PKK.

« Tout vient d’une seule personne. On nous traîne vers le régime présidentiel à poigne, comme un fait accompli. Il s’agit d’un abus du régime d’état d’urgence », a dénoncé la députée Lale Karabiyik, du Parti républicain du peuple (CHP, premier parti d’opposition au Parlement), à l’agence Anadolu.

Le président Recep Tayyip Erdogan – qui a réitéré samedi sa volonté de rétablir la peine de mort – veut une réforme constitutionnelle, soumise au Parlement « dans les plus brefs délais », a annoncé récemment le premier ministre, Binali Yildirim. Comme le Parti de la justice et du développement (AKP), fondé par M. Erdogan, ne possède pas la majorité nécessaire au Parlement, un référendum pourrait être convoqué d’ici à avril 2017.

 

Source : Le Monde