UN de vos billets de 5 euros en vaut peut être 5000 !!

Certains billets de cinq euros valent bien plus que cinq euros…..

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Ce nouveau morceau de papier a pourtant déclenché une petite ruée sur les distributeurs automatiques. Objectif: trouver l’oiseau rare, le billet qui pourrait un jour se revendre 100 voire 1.000 fois plus cher que le montant indiqué en toutes lettres dessus.

Une de ces nouvelles coupures de 5 euros a ainsi récemment été mise en vente à 5.000 euros sur Internet, avant d’être retirée pour être vendue en privé à un prix probablement plus élevé. Sa particularité? Un numéro de série (au verso de tous les billets) hors du commun, SC1111111111, soit une série de dix chiffres identiques rarissime.

Ce billet a été acheté une fortune simplement par amour de la «poésie des chiffres», comme l’appelle Guy Sohier, numismate français qui a écrit la Bible des collectionneurs de billets d’euros, fruit de «3.000 heures de recherches». Une poésie qui peut parfois frôler le trouble obsessionnel compulsif.

Derrière ce cas extrême se cache le petit monde merveilleux des collectionneurs de billets d’euros, une spécialité numismatique qui comporte elle-même des sous-catégories de passionnés passant une bonne partie de leur vie à chercher sur les coupures des caractéristiques et autres combinaisons de chiffres dont le commun des mortels ne soupçonne même pas l’existence.

Numéro de série et palindrome

Tout le monde sait que les pièces d’euros ont une face commune et une face nationale, de la Marianne française à l’Homme de Vitruve en Italie en passant par l’aigle allemand et le souverain espagnol Juan Carlos. Mais saviez-vous que les coupures que vous utilisez quotidiennement ont elles aussi un pays d’origine, malgré leurs deux faces identiques?

La différence est bien plus subtile qu’un emblème national, et tient dans la lettre précédant les 11 chiffres du numéro de série qui figure au verso de tous les billets, et qui rend chacun unique:

Pour rendre la vie des collectionneurs (et des faussaires) un peu plus compliquée, cette lettre n’a souvent rien à voir avec l’initiale du pays. Les coupures émises par la France sont marquées «U», celles émises par l’Allemagne «X».

Certains recherchent sur les billets des palindromes, ces séries de chiffres qui conservent le même ordre qu’on les lise de gauche à droite ou de droite à gauche. Une occurrence d’autant plus rare (un billet sur 100.000 environ) qu’il n’y a jamais de «0» à la fin du numéro de contrôle des coupures d’euros, ce qui élimine d’office tous les billets commençant en «0».

Au moment de l’écriture de cet article, un billet de 50 euros italien comportant le palindrome 53669396635 était en vente à 2.500 euros sur Internet. «La logique est la même que dans toutes les collections, souligne Michel Prieur, l’un des plus grands numismates français et président de la Compagnie générale de bourse (CGB). Le prix d’un objet dépend du nombre de gens qui ont envie de l’avoir et du nombre d’exemplaires qui existent.»

Au niveau de la rareté, un gouffre sépare les coupures de 500 euros grecques, imprimées à moins de 20.000 exemplaires au tout début de l’aventure de la monnaie unique, et les plus grandes impressions, qui peuvent atteindre 2 milliards d’exemplaires. Les nouveaux billets de 5 euros (les premiers d’une nouvelle série de billets de toutes les valeurs baptisée «Europe» qui seront introduits progressivement au cours des prochaines années) ont ainsi été fabriqués à 2,5 milliards d’exemplaires, dont 40% à l’imprimerie de la Banque de France à Chamalières, à côté de Clermont-Ferrand.

La rareté du Duisenberg

Il y a bien des manières d’entrer dans la catégorie des billets remarquables, ceux dont on parle dans les livres et sur les forums de passionnés et que l’on s’arrache sur Delcampe.fr, sorte d’Ebay des collectionneurs français. Une des collections les plus simples consiste à rassembler une coupure de chaque valeur, de 5 à 500 euros, pour tous les pays émetteurs et avec chacune des trois signatures de présidents de la Banque centrale européenne (BCE) de l’histoire, Wim Duisenberg (1998-2003), Jean-Claude Trichet (2003-2011) et Mario Draghi (depuis 2011).

Pour ce type de collection, les billets Duisenberg, imprimés en 2000 et 2001 et émis en 2002 sont les signatures les plus rares. «Beaucoup des premiers tirages ont disparu de la circulation et ont été incinérés à cause de leur mauvais état», explique Guy Sohier. Il faut dire que la durée de vie moyenne des coupures de 5 euros, très utilisés, n’excède pas les 13 mois, là où celle d’un billet de 10 est de 15 mois et celle d’un billet de 20 environ 2 ans.

Un autre numéro, plus discret encore que le numéro de série, intéresse particulièrement les collectionneurs. Celui que les initiés appellent le code court. Inscrit en petits caractères sur le recto des billets, on le trouve au centre gauche sur les anciennes coupures de 5, dans une des étoiles sur les billets de 10, 20 et 500 euros ou encore à droite sur les billets de 50.

Composé sur le modèle lettre-chiffre-chiffre-chiffre-lettre-chiffre, il donne des informations très précises sur l’émission des coupures. La première lettre correspond à l’un des 17 imprimeurs de billets d’euros, dont deux se trouvent en France: la Banque de France (L) et l’imprimeur privé Oberthur (E).

Les mythiques billets d’euros de la Banque d’Angleterre

Tous les pays n’ont pas leur propre imprimeur: une coupure émise par Chypre peut très bien avoir été imprimée par Oberthur, et comporter à la fois la lettre G pour son pays d’origine en début du code long, et la lettre E pour l’imprimeur français en début du code court.

Plus étonnant, une lettre a été
attribuée à la Banque d’Angleterre, dont le pays n’est a priori pas prêt de rejoindre la zone euro. Pourtant, le Royaume-Uni a bel et bien déjà imprimé des billets de cette monnaie tant haïe lors d’un test réalisé par la BCE au moment du lancement de l’euro pour s’assurer que les caractéristiques d’impression étaient les mêmes partout en Europe, et pour préparer l’éventualité d’une entrée du pays dans l’union monétaire.

Personne ne sait si les quelques neuf millions de coupures d’euros qui auraient été imprimées par la Bank of England ont été détruites ou si elles sont conservées dans un coffre dans les sous-sols de Threadneedle Street. Mais celui qui arrivera à mettre la main sur l’une d’entre elles aura atteint l’un des graals du collectionneur de billets d’euros.

Reconstituer une planche

Vient ensuite dans le code court le numéro, en trois chiffres, de la planche sur laquelle a été imprimé le billet. «Les planches d’impression changent quand elles sont cassées ou usées, explique Michel Prieur. Certaines cassent plus vite que d’autres, ce qui fait que toutes les plaques n’ont pas la même rareté.»

Quand un imprimeur estime, après des contrôles de qualité stricts, que la planche 001 n’est plus en état d’imprimer des coupures acceptables, elle la remplace par une nouvelle planche avec un nouveau numéro, 002.

Chaque planche contient un nombre variable de billets (de 28 à 60) en fonction de l’imprimeur et de la valeur faciale, toutes les coupures d’euros ne faisant pas la même taille. La place d’un billet d’euros sur la planche est indiquée par une lettre, qui donne la ligne, et le chiffre final, qui donne la colonne.

Cet ancien billet de 5 euros comportant le code court L030A2 a donc été imprimé par la Banque de France (L), sur la trentième planche d’impression (030), sur laquelle il était à la première ligne (A) et la deuxième colonne (2):

Toutes ces informations ont logiquement entraîné un autre type de collection: essayer de recomposer une planche entière. Entre la signature, le pays, l’imprimeur, le numéro de planche et la position sur celle-ci, Guy Sohier a rencontré au cours de ses travaux 1.028 combinaisons, répertoriées sur son site, bien connu des mordus de coupures européennes et tenu par le fils Sohier, qui a hérité de la passion paternelle.

Billets fautés

Une dernière catégorie de collectionneurs est particulièrement présente en France: les amateurs de billets «fautés», qui voient de la beauté dans les erreurs d’impressions qui passent à travers les stricts contrôles des imprimeurs. «Ces billets sont très prisés en France, on aime les trucs où le gendarme se fait taper dessus, analyse Michel Prieur. Quand la BCE ou la Banque de France sort un billet avec une erreur d’impression, ça amuse tout le monde, c’est recherché parce que c’est gag et aussi parce que c’est très rare.»

«On trouve un malin plaisir à trouver les fautés pour prouver que l’administration travaille mal, par esprit de contradiction confirme Guy Sohier. Je connais quelques farfelus capables de payer très cher pour des fautés.»

Sur le site Billetfaute.com, on peut ainsi admirer un billet de 5 euros «très rare», presque entièrement blanc, sur lequel ne figurent que le numéro de série et quelques éléments de sécurité. Un billet spectaculaire qui se vend entre 1.500 et 2.000 euros explique Guy Sohier:

«La vingtaine de billets blancs similaires connus portent tous le même numéro de feuille d’impression. C’est la preuve qu’une feuille entière a échappé à la vigilance de l’imprimeur autrichien. Mais comme toutes les feuilles, les billets de celle-ci ont été mélangés dans des liasses différentes et distribués au public, ce qui les rend très difficiles à retrouver.»

Faire flamber les distributeurs

Ce mystère de l’apparition géographique d’un billet d’euro est ce qui fait toute la difficulté de la vie d’un collectionneur de coupures, mais le processus n’est en fait pas totalement aléatoire. Les collectionneurs français se sont ainsi rendu compte que pour avoir plus de chances de trouver des billets neufs, il fallait aller dans les distributeurs des grands bureaux de poste dans les villes.

Les plus gros collectionneurs accumulent les cartes bleues et ont un réseau de correspondants dans tous les pays européens qui peuvent les aider à trouver la perle rare ou la pièce manquante de leur puzzle. «Les distributeurs, on les fait flamber, confirme Guy Sohier. C’est la seule façon possible de trouver des billets.»

Quand une nouvelle planche de billets est mise en circulation dans les distributeurs d’un pays en particulier, des opportunistes locaux saisissent l’occasion pour en acheter un maximum et les mettre en vente un peu plus cher que leur valeur faciale sur Internet en sachant que les collectionneurs d’autres pays seront intéressés.

Eurobilltracker

Récemment, les collectionneurs estoniens ont par exemple afflué sur Delcampe.fr pour racheter des billets de 20 euros de leur pays (lettre D) qui avaient été mis en circulation en banlieue parisienne. D’autres utilisent l’un des sites de prédilection des passionnés de billets d’euros, Eurobilltracker.

Le principe est simple: tout détenteur de billet peut s’inscrire et rentrer le numéro de série de son billet et l’endroit où il se trouve, et ainsi garnir la base de données. Quand un autre utilisateur rentre un numéro de série déjà existant, c’est le «hit»: le site calcule automatiquement la distance et le temps du parcours du billet.

Plus de 180.000 utilisateurs ont déjà enregistré quelques 123 millions de billets, pour 700.000 hits. Un véritable paradis pour celui qui recherche le billet qui manque à sa collection ou le numéro de série qui vaut 1.000 euros, même si la beaucoup des utilisateurs y voient simplement une sorte de bouteille à la mer de l’ère capitaliste ou le plaisir simple de retracer le voyage d’un billet.

Mais les collectionneurs ne sont pas les seuls obsessifs à sillonner les pages austères d’Eurobilltracker. Le Néerlandais Vermeer, plus gros utilisateur, a enregistré 1,8 million de billets depuis son inscription en mai 2004, soit 527 billets par jours en moyenne pendant presque 10 ans.

«Les gens comme Vermeer prennent Eurobilltracker comme quelque chose de vraiment compétitif et essayent d’être les meilleurs dans toutes les statistiques, explique Claudio Broglia, l’un des passionnés qui gèrent le site. Ils passent beaucoup de temps sur leur hobby avec l’aide de leurs amis.»

L’euro fait le bonheur

Quel recul ont les férus de billets sur leur passion qui dépasse parfois largement le simple hobby? «On peut toujours en rigoler, et il y a des problèmes bien plus graves dans le monde, concède Guy Sohier. Mais la monnaie est un sujet très important, et fait l’unanimité: un billet de 100 euros a la même valeur pour tout le monde.»

Malgré les critiques dont elle fait l’objet actuellement, la monnaie unique est bel et bien un facteur d’unité et de rencontres interculturelles pour au moins quelques centaines de passionnés. Une communauté d’«eurotrackers» s’est créée autour du site et se rencontre plusieurs fois par an à travers le continent pour échanger des billets, des histoires, les secrets gastronomiques des différents pays ou même des opinions sur la politique et le futur de l’Europe, le tout en jonglant avec les langues.

«Il y a même des couples d’Eurobilltrackers, raconte Claudio Broglia. Je connais personnellement un couple germano-italien et un germano-slovaque.» L’argent ne fait peut-être pas le bonheur, mais les billets d’euros ont rendu quelques européens heureux.

 

Source : Slate