Wikipédia : coups de gomme avantageux sur les pages de députés

L’encyclopédie en ligne étant ouverte à tous, certains élus ont cédé à la tentation de modifier l’article qui leur est consacré. Avec des réussites inégales.

Avec l’arrivée d’une foule de nouveaux députés, jamais élus à l’Assemblée auparavant, des wikipédiens photographes sont allés se poster sur place, appareil photo en bandoulière, pour tirer le portrait de ces nouveaux parlementaires.

Idem pour les contributeurs aux textes, qui ont souvent dû créer ex-nihilo de nouveaux articles dans l’encyclopédie collaborative : si des célébrités comme le mathématicien Cédric Villani avaient évidemment déjà leur page, ce n’était pas le cas de nombreux primo-députés. « Le Parisien » rapporte que seuls 56 des 309 députés élus d’En Marche avaient une page Wikipédia avant le premier tour des législatives.

Actualité fournie et esprit de travail collectif aidant, Wikipédia s’est ainsi vite enrichie de textes et de photos. Mais, nous sommes-nous demandés, à côté des auteurs de bonne foi, certains élus – ou leurs équipes – ont-ils cédé à la tentation de manier les ciseaux sur des éléments qui pouvaient les déranger ?

Écrire sur soi-même, « déconseillé »

Des politiques soucieux de verrouiller leur communication et leur image, et connaissant mal les principes de l’encyclopédie libre, peuvent négliger, ou simplement méconnaître, ce conseil wikipédien : éviter de participer à son propre article :

Merci, votre inscription a bien été prise en compte.
« Il est déconseillé d’intervenir sur les articles concernant les sujets dans lesquels vous êtes personnellement impliqué, qu’il s’agisse de vous-même, de vos réalisations, affaires, publications, de votre site Web, de vos proches, ou de n’importe quel autre sujet pouvant susciter un conflit d’intérêts. »

Partant des listes parues ici ou là sur le thème « ces élus (ou ces candidats) pas irréprochables », nous avons donc scruté les historiques des articles d’une quinzaine d’élus LREM – car dans un wiki, tout est transparent et chaque modification reste visible dans l’historique.

Bonne nouvelle, la majorité des articles étudiés n’ont pas fait l’objet de tentatives trop visiblement intéressées. Par exemple, dans l’article sur Bruno Bonnell (élu du Rhône et entrepreneur), les accusations portées par Mediapart sur son optimisation fiscale, ajoutées le 8 juin, n’ont pas été enlevées.

De même pour les pages sur Romain Grau (accusations de harcèlement moral dans son entreprise), Corinne Vignon (enquête ouverte sur ses activités de voyante) ou encore Pierre Cabaré (une condamnation après une campagne antérieure) : les passages négatifs, sourcés – une recommandation importante dans Wikipédia – n’ont pas fait l’objet de tentatives de suppression.

Par contraste, les tentatives de censure que nous avons trouvées – au nombre de quatre – n’en sont que plus voyantes. Elles vont de la modification altérant le sens d’un passage à la coupe à la machette. Si on ne peut pas être certain que ces interventions émanent du député ou de ses proches, il est troublant de constater des tentatives à sens unique ou faites par des anonymes ne s’intéressant qu’à une seule page.

Pour trois des quatre députés dont les articles ont fait l’objet d’interventions visiblement partisanes, elles venaient d’internautes sans compte utilisateur, une forme d’anonymat. Voici ces quatre cas.

Changer le sens d’une citation

Alain Péréa est un nouveau député de l’Aude, qui a été cité dans un article du « Monde » :

« Alain Peréa a été épinglé en 2010 par la Chambre régionale des comptes (CRC) de Languedoc-Roussillon, qui a relevé qu’il avait été rémunéré 9 000 euros sur six mois pour rédiger une étude sur les harkis et le logement… qui n’a finalement jamais vu le jour. Celui-ci s’est défendu en expliquant qu’il avait effectué d’autres missions à la place, ce qui n’a pas convaincu la CRC, qui a souligné ‘l’inadéquation entre le contrat passé et la mission exercée’. »

Ce passage figurait dans l’article de Wikipédia sur Alain Peréa. Mais le 20 juin, un(e) internaute anonyme modifie ce passage, dont la fin devient :

« qui n’a finalement jamais vu le jour, à la suite de l’annulation des projets ministériels sur ‘le logement des populations harkis’, initialement engagés puis retirés dans les premiers mois de la présidence de Nicolas Sarkozy. Alain Péréa s’est défendu en expliquant qu’il avait effectué d’autres missions à la place. La Cour des Comptes a conclu à la réalité et à la sincérité des missions exercées et a relevé l’erreur administrative de son employeur en soulignant ‘l’inadéquation entre le contrat passé et la mission exercée’. »

Cette modification inverse donc la conclusion de l’article du « Monde », avec en source (déjà présente auparavant) une page web de la Cour des comptes… qui aboutit en « page non trouvée ». Des wikipédiens (enregistrés, eux) ont effectué ensuite plusieurs petites modifications de la page, qui du coup a gardé ce passage altéré. L’anonyme auteur de l’inversion de ce passage n’a pas effectué d’autre intervention dans Wikipédia.

Son commentaire de correction était « faute de frappe corrigée, précisions diverses » : en fait, il n’y avait pas de faute de frappe dans la version antérieure, par contre « épinglé en 2010 » est devenu sous son clavier « contrôlé en 2010 ».

Le rapport de la Cour des comptes régionale [PDF] écrit en réalité, page 10 :

« Le DGS [Alain Péréa, ndlr] a eu dès lors à traiter de dossiers de l’office comme celui de l’ANRU ou de la construction de la gendarmerie.

Dans ces conditions, la chambre ne peut que relever l’inadéquation entre le contrat passé et la mission exercée. »

Ce qui n’est pas la nouvelle version rédigée dans l’article de Wikipédia : « la réalité et la sincérité » sont un commentaire et pas une citation du texte des magistrats, comme l’ajout en donne l’impression.

« De la calomnie »

Buon Tan, député de Paris, fait l’objet dans l’article qui lui est consacré d’un passage reprenant deux articles, entre autres de « 20 Minutes », sur sa présidence du Conseil représentatif des associations asiatiques de France, dont il aurait été écarté en raison de sa gestion « très personnelle et autoritaire ».

Ce passage, qui précise que le nouveau député « fait l’objet d’une enquête préliminaire pour détournement de fonds », a été supprimé à trois reprises (et chaque fois rétabli). Ces essais de suppression ont été faits par un(e) internaute anonyme, qui déclare en commentaire « le passage effacé était de la calomnie et de la diffamation envers la personne ».

Une (?) autre internaute, sous le pseudonyme de Laurie6475, a essayé à plusieurs reprises de couper ce passage et d’insérer d’autres ajouts biographiques, plutôt laudatifs (« ses apports sont reconnus », « la famille ouvre le plus grand restaurant chinois d’Europe de l’époque »…).

Ces modifications sont annulées, pour ajouts non sourcés et suppression de passages sourcés.

Laurie6475 n’a pas eu d’autre activité dans Wikipédia que ses quatre essais de modification de l’article sur Buon Tan. Semi-réussis puisque si le passage critique a été rétabli après ses dernières interventions, ses ajouts sur la carrière du nouveau député, partiellement sourcés, sont restés. Ce qui lui a au moins permis de diluer en proportion dans l’article le paragraphe gênant.

« Un opposant politique »

Emilie Guerel est une nouvelle députée du Var. Pendant la campagne, en mai, elle fait l’objet d’une plainte du responsable UDI du département, Jean-Pierre Colin, pour « escroquerie à l’assurance maladie ». La trentenaire aurait, selon son adversaire, mené campagne d’octobre 2016 à mai 2017, alors qu’elle était supposée être en arrêt-maladie.

Cette controverse est rapportée dans l’article de Wikipédia, qui donne comme source « Le Point ». Des tentatives (annulées ensuite par d’autres) ont lieu pour couper ce passage – si elles émanent bien de la députée elle-même, contrairement aux trois autres cités dans cet article, elle avance à visage découvert puisque le compte utilisatrice procédant à ces modifications (et là encore actif uniquement sur cette page) s’appelle Emilie Guerel.

Auparavant, des suppressions similaires ont été tentées par un(e) internaute non enregistré(e), dont le premier commentaire était signé Emilie Guerel. Elle y déclare « J’ai changé la biographie car elle a été rédigée par un opposant politique. Il y avait de nombreuses erreurs et [il] colportait des calomnies dont j’ai été victime. »

Nous avons demandé par e-mail à la députée confirmation que ces modifications venaient bien d’elle-même, et ajouterons cette précision si elle nous répond.

Quoi qu’il en soit, ces essais ont été infructueux, plusieurs wikipédiens étant intervenus pour rétablir le texte coupé. Le 23 juin, la page a dû être placée pour deux semaines en semi-protection : un article semi-protégé ne peut pas être modifié par un internaute non inscrit, ni par une personne enregistrée depuis moins de quatre jours.

Dans un de ses commentaires, Emilie Guerel (ou la personne enregistrée sous ce nom dans Wikipédia) écrit : « J’ai déposé une plainte en diffamation à l’égard des personnes ayant inventé l’arrêt maladie (puisque cette plainte n’existe pas) et pour les propos calomnieux (je n’ai jamais été en arrêt maladie et en campagne.) »

Si ladite plainte a bien été déposée et qu’elle obtient gain de cause, l’article encyclopédique pourra être mis à jour en citant des journaux le rapportant – et non l’intéressée directement, ce qui ne serait pas vérifiable.

« Diffamatoire »

Didier Martin est un nouveau député, élu de Côte-d’Or. Un passage de « son » article mentionnait des soupçons d’escroquerie au jugement (demande à des salariés de rédiger de faux témoignages) lorsqu’il était directeur de l’office du tourisme de Dijon, article de « 20 Minutes » à l’appui.

Un internaute anonyme supprime plusieurs fois le passage en question (anonyme qui n’a que trois autres modifications à son actif). A sa seconde suppression d’un passage, l’internaute écrit « Fausses informations diffamatoires. Didier Martin n’est pas ‘poursuivi’. Aucune mise en examen et seulement une enquête préliminaire. Par ailleurs , Didier Martin n a jamais été directeur de l’office de tourisme mais président bénévole. » Si ce n’est pas l’intéressé, c’est en tout cas quelqu’un qui connaît bien ses dossiers.

L’anonyme ne citait aucune source, mais un wikipédien a du coup rétabli le passage supprimé, en l’enrichissant de précisions (sourcées, notamment avec France Bleu) : il s’agit d’une enquête préliminaire, et le député accuse ses adversaires de « complot politique ».

Philip Roth, déjà…

Toute proportion gardée entre nos nouveaux élus et un géant de la littérature, leurs tribulations rappellent la mésaventure de Philip Roth en 2012, lorsque l’écrivain américain batailla pour modifier un passage de Wikipédia sur le personnage de son roman « la Tache » :

la règle des sources peut sembler rigide, mais si les articles étaient laissés au libre cours des personnes qui en sont le sujet (idem, voire pire, pour les entreprises et autres organismes), l’encyclopédie risquerait fort de devenir une collection de pages publicitaires et invérifiables.

Il y a neuf ans déjà, Rue89 publiait un article sur la participation des entreprises à « leurs » pages, titré « Faire de la com sur Wikipédia sans passer pour un vandale ». Sa lecture reste d’actualité, tout comme la recommandation « Autobiographie » de Wikipédia… même pour des parlementaires.

Source : nouvelobs.com